En Substance. Pour Jérôme Fourquet, analyste de l’opinion, et Ruben Rabinovitch, psychanalyste, l’Occident a changé d’homme entre la fin des années 1950 et le début des années 1960. Un « ancien régime psychique », organisé autour du collectif, de l’interdit et du désir différé, a cédé la place à un « nouveau régime psychique » fondé sur l’autodétermination et le devoir de jouir. Ce premier commentaire présente les causes de cette bascule et la description théorique du nouveau régime. Il montre aussi pourquoi les auteurs y voient une mutation anthropologique, et pas seulement une évolution des mœurs.
L’ancien régime psychique : un ordre qui protégeait et qui écrasait
Pour comprendre la bascule, il faut d’abord mesurer ce qui a basculé. L’ancien régime psychique reposait sur un ordre symbolique paternel présent partout : dans la famille, à l’école, à l’église, dans la rue, dans l’étiquette et la mode, dans l’administration, jusque dans les carrières et l’économie. Le pater familias, au sommet de la hiérarchie familiale, répondait devant la société et devant la loi de l’intégrité matérielle et morale des siens. Chacun connaissait les attentes qui pesaient sur lui. Il en allait de son honneur de s’en acquitter, quitte à y sacrifier son bonheur personnel.
Cet ordre offrait sécurité, cohérence et stabilité. Il produisait des individus très structurés, capables d’efforts prolongés et d’un investissement massif dans le travail et les œuvres de l’esprit. Ils étaient capables d’abnégation pour bâtir des familles durables, et de renoncement narcissique au profit de l’intérêt collectif et des idéaux religieux ou patriotiques. Mais son coût psychique était très élevé. La marge de manœuvre pour sortir du rôle assigné était infime, sous peine d’être mis au ban de la société. La sécurité s’achetait au prix de l’autonomie, de la liberté de choisir et de désirer pour soi.
Les causes de la bascule
Les auteurs ne désignent pas une cause unique. Ils décrivent la convergence de plusieurs facteurs.
Une transmission interrompue. La génération qui a fait la guerre en a porté le poids, mais aussi le silence. La transmission des pères s’est rarement faite. Il en est né un climat de distance, de défiance et d’incompréhension entre générations. Les enfants de l’après-guerre ne se sont plus sentis tenus par les idéaux de leurs parents, et ceux-ci n’avaient plus la légitimité pour transmettre leur modèle.
Le baby-boom comme force sociale. Pour la première fois, une classe d’âge se constitue en groupe générationnel autonome. L’allongement de la scolarité, le décrochage religieux (particulièrement en France) et l’émergence du rock’n’roll y contribuent. Johnny Hallyday donne alors plus de 300 concerts en deux ans. Contrairement à la génération de l’après-1918, qui croyait que les guerres ne détruiraient plus, celle du baby-boom grandit dans un univers post-nucléaire et pessimiste.
Les contre-cultures. Le mouvement hippie, puis le punk, revendiquent une marginalité fondée sur le rejet des normes qui avaient dominé jusque-là : travail, mariage, procréation, transmission. L’école connaît au même moment une révolution pédagogique qui place l’enfant au centre et éloigne l’autorité du maître.
La société de consommation. En cherchant à satisfaire les moindres désirs du consommateur en le flattant, elle a nourri un narcissisme de masse. « Parce que vous le valez bien » et « Venez comme vous êtes » résument cette valorisation. L’individu traité en client roi dans ses relations marchandes finit par se comporter en client roi dans toutes ses relations.
Un libéralisme devenu intégral. C’est sans doute la thèse la plus forte du livre. Le libéralisme ne se limite plus à organiser la séparation des pouvoirs, les rapports entre travail et capital ou la place de l’État. Il embrasse et remodèle l’intégralité des structures collectives, jusqu’aux plus symboliques : la filiation et la transmission du nom. Il a accouché d’un droit nouveau, celui de se façonner soi-même. Un consensus des élites de gauche comme de droite s’est dégagé à partir des années 1990 pour mener cette politique active de libération, de privatisation et de désinstitutionnalisation. Le droit, les mentalités et les comportements se nourrissent ensuite mutuellement.
Les auteurs concluent par un paradoxe. Ce ne sont ni le communisme ni le fascisme qui ont réussi à créer un homme nouveau. Ce sont les sociétés libérales et capitalistes d’Amérique du Nord et d’Europe, dans le contexte singulier de l’après-guerre.
Le nouveau régime psychique : description théorique
Un transfert de souveraineté du collectif vers l’individu
Le cœur du nouveau régime est un déplacement historique de la souveraineté. Le collectif ne décide plus de la place de chacun : chacun s’autodétermine. Ce mouvement a eu des effets libérateurs indéniables. Il a permis un rééquilibrage entre affirmation de soi et devoir social, et il a fait reculer la rigidité de l’ancien ordre familial. Mais les auteurs insistent sur un point. L’ordre symbolique qui s’est défait n’a pas été remplacé par un autre. Ses fonctions sont passées à la charge des individus eux-mêmes. Il y a moins de contraintes et de coercition, mais davantage de responsabilité personnelle. L’individu doit lui-même s’inscrire dans la société et porter un cadre qui a perdu son caractère d’obligation. L’angoisse, l’isolement et le besoin d’être aidé en découlent. Des questions existentielles autrefois tranchées par la structure sociale se trouvent désormais psychologisées.
Du désir à la jouissance
Le livre emprunte à la psychanalyse une distinction décisive. Le désir naît d’un manque, d’une restriction et d’un report de la satisfaction. C’est précisément ce délai qui lui permet de devenir projet. La pulsion, elle, cherche une décharge, quel que soit l’objet. La jouissance, enfin, n’est pas le plaisir. Le bon vin procure du plaisir, l’alcoolisme asservit à une jouissance.
L’ancien régime était un régime du désir, donc de la jouissance restreinte. Le nouveau est un régime du devoir de jouir. Le surmoi n’interdit plus : il commande de jouir davantage, plus fort, plus vite. La culture, la publicité et l’idéologie relaient cette injonction, et les auteurs l’entendent aussi dans la parole des patients. S’y ajoute un mouvement d’égalisation des jouissances entre hommes et femmes, entre hétérosexuels et LGBT, entre riches et pauvres. Ce mouvement produit sans cesse de nouveaux droits individuels, sans point d’arrêt.
Le prix de cette liberté est double. D’une part, de nouvelles formes de solitude. D’autre part, un individu qui, autrefois asservi aux lois du collectif, court désormais le risque d’être asservi à lui-même. Là où la société limitait la jouissance, il revient à chacun de s’imposer sa propre limite.
Des liens solides aux liens liquides
La transformation se lit aussi dans la nature des liens. On passe de liens solides, stables et transmis à des liens fragiles, liquides, révocables. La solidarité entre générations s’efface. La « dette de vie » que chacun devait à ses parents se remboursait en la rendant à ses enfants. Cette chaîne est rompue pour une partie des jeunes générations, de plus en plus indifférentes à ce que quelque chose vienne après elles.
Le narcissisme de masse et le narcissisme de groupe
Le nouveau régime installe le moi au centre. Paradoxalement, il produit moins des individus sûrs d’eux que des narcissismes fragiles, qui doivent sans cesse être confirmés. D’où le second mouvement décrit par les auteurs : le narcissisme de groupe. Faute d’un narcissisme personnel solide, l’individu cherche à s’agréger à des semblables : supporters, gamers, fans, teufeurs, coureurs de marathon. Ces communautés ne sont pas organisées autour d’un idéal commun, mais autour du besoin de se ressembler et de fusionner. Elles accentuent l’archipellisation de la société, thème cher à Jérôme Fourquet.
La dissolution de la verticalité et la crise de la généalogie
Deux principes structurants de l’ancien régime sont particulièrement atteints.
Le principe de verticalité. Autrefois, une personne pouvait être contestée, mais pas la place qu’elle occupait. Un professeur sans charisme était respecté parce que sa fonction légitimait a priori son autorité. Ce principe ne structure plus ni les relations entre individus ni le corps social, et aucun autre principe organisateur ne l’a remplacé. Le discrédit ne vise plus seulement des personnes, mais les fonctions elles-mêmes : professeur, policier, patron, curé, élu. La légitimité à parler au nom du collectif s’est profondément érodée.
Le principe généalogique. La communauté politique était pensée comme une famille symbolique. Les auteurs relèvent le nombre de dirigeants sans enfants depuis vingt ans : Emmanuel Macron, Angela Merkel, Theresa May, Mark Rutte, Kamala Harris. Ils y voient la métaphore d’un pouvoir moins travaillé par la question de la postérité. L’endettement des États occidentaux relève de la même logique : une génération a vécu à crédit sur ses enfants et petits-enfants.
Une mutation qui s’amplifie de génération en génération
La bascule n’est pas un épisode, c’est un processus cumulatif. La génération déjà adulte au début des années 1960 y a été peu exposée. Les premiers boomers, alors adolescents, l’ont été bien davantage. Les boomers tardifs, nés après 1965, se sont structurés en même temps qu’elle. Leurs petits-enfants, nés à partir des années 2000, entrent aujourd’hui dans l’âge adulte en n’ayant connu que ce régime. Chaque génération grandit dans le cadre installé par la précédente et l’approfondit. Les choses ne « rentrent plus dans l’ordre » quand les jeunes deviennent adultes : le cycle qui voyait chaque génération reproduire l’identité de la précédente est révolu. Les auteurs situent un nouveau palier au tournant des années 2000.
Pour décrire la société qui en résulte, ils proposent une belle métaphore géologique : le chaos granitique. En Bretagne ou dans les Rocheuses, l’érosion transforme le granite en sable, l’« arène », d’où émergent des blocs qui ont résisté. De même, une vaste arène d’individus du nouveau régime entoure des blocs restés fidèles à l’ancien, aux contours plus ou moins solides, mais déjà fissurés. Cette coexistence alimente des tensions intergénérationnelles et des réactions de défense : le masculinisme, ou les tradwives qui revendiquent le retour de la femme au foyer. Les auteurs ajoutent un trait ironique. Donald Trump et Elon Musk, chantres d’une famille traditionnelle, sont en réalité des produits caricaturaux du nouveau régime psychique.
Le livre se termine sur une question ouverte. Que signifie encore être conservateur quand tout a changé ? Et être progressiste quand l’émancipation a été poussée à un niveau jamais atteint ?
Ce que cette thèse nous apprend, et ce qu’elle peut changer dans notre pratique
Cette grille de lecture est précieuse pour qui accompagne des dirigeants. Elle invite à cesser de lire les comportements des équipes comme des caprices individuels ou générationnels. Ce sont les effets d’un changement de régime, qui touche aussi les dirigeants eux-mêmes, souvent situés entre deux mondes.
Trois pistes s’en dégagent pour notre métier.
Reconstruire une autorité de légitimité. Le dirigeant de PME ne peut plus s’appuyer sur l’autorité que lui conférait sa fonction. Elle doit être gagnée et entretenue : par la clarté du cadre, la cohérence entre le discours et les actes, la capacité à poser une limite et à l’expliquer sans s’en excuser. C’est un vrai travail de posture, que le coaching peut accompagner.
Remettre du collectif et du tiers. Si l’individu porte seul ce que l’ordre symbolique portait autrefois, l’entreprise a un rôle à jouer pour l’en décharger en partie. Elle peut donner du sens partagé, des repères, des instances où les désaccords se règlent autrement que dans l’affrontement interpersonnel. L’entreprise est l’un des derniers lieux où se vit un collectif organisé, c’est une responsabilité autant qu’un atout.
Faire de la grille un outil de séminaire. L’opposition entre ancien et nouveau régime, et la métaphore du chaos granitique, peuvent nourrir un séminaire de direction. On peut demander à l’équipe où se situent l’entreprise, ses managers, ses clients et ses candidats. Quels blocs résistent, quelle part de l’organisation fonctionne déjà selon les codes du nouveau régime ? Les décisions de management et d’organisation gagnent à être pensées à partir de cette cartographie.






