jeudi 22 octobre 2026

Commentaires 108 : Présidentielles 2027 : vers un changement de stratégie dans l'équilibre des finances publiques ?


 Antoine Foucher, ancien directeur de cabinet de la ministre du Travail, ancien directeur des relations sociales du MEDEF et de Schneider Electric, dirigeant d’un cabinet de conseil en relations sociales. Conférence APM du 14 octobre 2026.

La France n’a jamais autant prélevé d’impôts. Elle n’a jamais autant dépensé d’argent public. Et pourtant, les services publics se dégradent et le travail paie de moins en moins.

Où est passé l’argent ? Pour Antoine Foucher, la réponse n’est pas à chercher dans le gaspillage, mais dans cinquante ans de choix collectifs.

Première partie – Le diagnostic

1. Un travail toujours plus taxé

Sur 100 € que coûte un salarié, il lui en restait 69 en 1970 et 60 en 1990. Il ne lui en reste plus que 54 aujourd’hui, contre 64 en Allemagne.

L’écart entre ce que coûte le travail et ce qu’il rapporte n’a jamais été aussi grand. Quand un employeur dépense 1 000 € de plus, le salarié n’en voit qu’environ 540.

2. Ce n’est pas la baisse d’impôts qui a creusé la dette

Les dépenses publiques atteignent 57 % du PIB, les prélèvements obligatoires environ 45 %. La dette comble la différence.

Les baisses d’impôts récentes n’y changent rien : sur cinquante ans, les prélèvements n’ont cessé de monter, quelles que soient les majorités.

3. Où est allé l’argent

En cinquante ans, voici comment ont évolué les dépenses publiques, en points de PIB :

  • éducation : 0 ;
  • transports et aménagement du territoire : 0 ;
  • défense : en baisse, de plus de 3 % à 2 % du PIB ;
  • sécurité et justice : +0,3 ;
  • masse salariale publique : +0,6, pour 2 millions de fonctionnaires en plus ;
  • retraites : +6,5 ;
  • santé : +3,5, dont 2,5 pour les retraités ;
  • solidarité : +2 à +3.

Retraites et santé des retraités représentent 80 % de la hausse. Nous avons embauché toujours plus de fonctionnaires, en les payant toujours moins bien.

Reprenant une opposition chère à Pompidou, Antoine Foucher résume : nous sommes passés des dépenses d’une nation (l’école, la défense, les infrastructures) aux dépenses d’une société, c’est-à-dire des dépenses de guichet versées aux individus.

4. Les retraites : un choix autant qu’une fatalité

La hausse des retraites se répartit à peu près en trois tiers. Le premier, le vieillissement, était inévitable. Les deux autres sont des choix : douze ans de retraite de plus qu’en 1975, et un niveau de vie des retraités passé de 75 % à 100 % de celui des actifs.

Avec l’Espagne et l’Italie, la France est l’un des seuls pays au monde où les retraités vivent aussi bien que les actifs.

5. Une préférence française contre le travail

Tout le monde veut baisser les charges sur le travail, mais personne ne veut reporter l’effort ailleurs. Pas sur les retraites. Pas sur l’immobilier. Pas sur l’héritage, auquel 82 % des Français refusent toute hausse des droits.

Taxer le travail reste ce qui nous divise le moins. Résultat : en France, un euro sur deux perçu par les ménages, et un adulte sur deux, ne vivent pas du travail.

Dans le même temps, l’héritage prend le pas sur le travail. Il représentait 35 % des patrimoines dans les années 1970, 60 % aujourd’hui, et 75 % en 2045 à fiscalité inchangée.

6. La dette n’est plus indolore

La dette atteindra 120 % du PIB fin 2026. Le problème n’est pas son montant, car un État ne rembourse jamais : il réemprunte. Le problème, ce sont les intérêts.

Avec la remontée des taux, leur charge est passée d’environ 20 Md€ avant le Covid à près de 100 Md€. Trois points de PIB partent chaque année dans la dette, sans financer ni l’école, ni la défense, ni les retraites.

Deuxième partie – La facture

Antoine Foucher a chiffré ce qu’il faudrait financer pour redresser la productivité, réindustrialiser et faire que le travail paie de nouveau :

  • redevenir l’une des meilleures écoles du monde : 20 Md€ ;
  • former les adultes et lutter contre l’illettrisme : 5 Md€ ;
  • ramener les impôts de production au niveau allemand : 30 Md€ ;
  • rattraper la moyenne européenne en recherche : 15 Md€ ;
  • réussir la transition énergétique : 35 Md€ ;
  • accompagner le vieillissement : 15 Md€ ;
  • rendre au salarié 64 € sur 100 €, comme en Allemagne : 100 Md€.

Soit environ 220 Md€ par an. Il faut y ajouter 120 Md€ pour stabiliser la dette.

La facture totale avoisine donc 330 Md€ par an, soit 11 points de PIB, sans compter la défense ni la justice.

Troisième partie – Où sont les marges de manœuvre ?

1. Les pistes du débat public ne suffisent pas

  • Supprimer un échelon territorial : environ 10 Md€.
  • Supprimer 500 000 postes de fonctionnaires : 20 à 25 Md€.
  • Supprimer des comités : symbolique.
  • Réduire les aides aux entreprises : 10 à 20 Md€ au maximum.

Ces mesures sont peut-être utiles, mais elles ne sont pas à la bonne échelle.

2. Trois leviers à la bonne échelle

  1. Un pacte intergénérationnel, pour environ 200 Md€ à l’horizon 2035 : travailler trois ans de plus, et ramener le niveau de vie des retraités à 80 % de celui des actifs, comme ailleurs en Europe, en gelant les pensions pendant dix ans.
  2. Une TVA « circulaire », pour environ 50 Md€ : cinq points de plus, avec des taux allégés pour les produits de première nécessité et une taxation plus forte des produits importés hors d’Europe.
  3. Un plancher sur les grosses successions, pour 50 à 60 Md€ : un taux minimal de 20 % au-delà d’un million d’euros, hors biens professionnels.

On atteint environ 310 Md€. « Et vous voyez pourquoi on ne le fait pas » : chacun de ces leviers heurte une préférence majoritaire.

3. Trois issues possibles

  1. La guerre, qui impose de nouvelles priorités. Elle est évidemment inacceptable.
  2. La crise financière, que l’orateur juge la plus probable. Contrainte de solliciter la BCE, la France devrait alors accepter des conditions venues de Bruxelles et de Berlin.
  3. Un grand débat suivi d’un référendum, qu’il appelle de ses vœux : un projet de loi clair, débattu par la société civile plutôt que par les partis, puis tranché par les Français.

Ces propositions font débat. Dans la salle, certains ont jugé le référendum perdu d’avance dans une société d’individus. D’autres responsables estiment qu’une meilleure gestion suffirait, ou contestent l’effort demandé aux retraités et l’effet d’une hausse de TVA sur le pouvoir d’achat.

« Ce n’est pas le minimum qui est trop élevé, c’est l’écart qui est trop faible. »
Antoine Foucher

Conclusion

La France ne manque pas d’argent public : elle l’a affecté. En cinquante ans, elle a choisi les retraites, l’héritage et la solidarité plutôt que le travail, l’école et l’industrie.

2027 pourrait marquer un changement structurel. Soit par choix, à l’issue d’un vrai débat collectif. Soit sous la contrainte, si les marchés l’imposent.

Pour les dirigeants, quatre réflexes s’imposent :

  • Bâtir des scénarios 2027-2030 intégrant une hausse possible de la TVA, une nouvelle réforme des retraites et une évolution des charges.
  • Anticiper la transmission de l’entreprise, dans un cadre fiscal qui pourrait évoluer vite.
  • Optimiser dès maintenant la rémunération globale, pour que chaque euro dépensé profite davantage au salarié.
  • Prendre part au débat : Antoine Foucher invite explicitement les chefs d’entreprise à le porter dans leurs réseaux.

Les marges de manœuvre existent. Elles ne sont pas techniques, elles sont politiques.

mardi 20 octobre 2026

Lexique 424 Le pognon

 




"Le pognon est la récompense de ceux qui ne savent pas ce qu'ils veulent . si rien ne vous passionne , si vous n'avez aucune idée de comment changer le monde mais que vous avez de l'ambition, de l'énergie en trop vous faites quoi ? Du fric, c'est déjà ça."

in Le fondateur, Gulliano da Empoli , Gallimard 2026

jeudi 15 octobre 2026

APM 44 : Les changements du rapport au travail


Antoine Foucher, ancien directeur de cabinet de la ministre du Travail, ancien directeur des relations sociales du MEDEF et de Schneider Electric, dirigeant d’un cabinet de conseil en relations sociales.

Les salariés ne veulent plus travailler. Les jeunes ne s’engagent plus. Depuis le Covid, plus rien n’est comme avant.

Antoine Foucher récuse ces trois explications. Les nouveaux rapports au travail ne sont ni une question de génération ni un effet du Covid. Ils sont une réponse rationnelle à ce que le travail apporte, ou n’apporte plus, dans la vie des gens.

Première partie – Deux ruptures historiques

1. Le travail ne permet plus d’améliorer son niveau de vie

Pendant les Trente Glorieuses, le pouvoir d’achat progressait d’environ 5 % par an : on doublait son niveau de vie en quinze ans. Dans les années 1980 à 2000, la hausse était encore de 2 % par an, soit un doublement sur une carrière.

Depuis la crise de 2008, elle est tombée à moins de 1 % par an. Il faudrait aujourd’hui 80 ans de travail pour doubler son niveau de vie.

Le niveau de vie n’a jamais été aussi élevé en France. Mais pour la première fois depuis 1945, et probablement depuis 1850, il ne progresse plus pour ceux qui travaillent. Et c’est vrai à tous les niveaux de revenu, du SMIC aux 10 % les mieux payés : c’est une question d’époque, pas de salaire.

Le logement en est le symptôme le plus criant. Même avec un très bon premier salaire, on ne peut plus acheter à Paris sans être héritier.

2. La durée du travail ne diminue plus

En 1850, on travaillait environ 3 000 heures par an. Pendant 150 ans, chaque génération a travaillé moins que la précédente.

C’est fini. La durée annuelle a atteint un plancher, et la durée sur la vie remonte, sous l’effet de la démographie. Pour la première fois, les enfants passeront moins de temps à la retraite que leurs parents.

Une promesse rompue

Pendant un siècle et demi, la promesse du travail a été de vivre mieux en travaillant moins. Elle a été tenue grâce aux gains de productivité.

Aujourd’hui, chacun se dit : « Dans dix ans, je vivrai à peu près pareil, en travaillant pareil, voire un peu plus. »

On ne peut pas avoir le même rapport au travail avec l’une ou l’autre de ces deux perspectives.

Deuxième partie – Trois manières de s’adapter

1. La résistance : en faire le moins possible

Un salarié sur deux estime aujourd’hui donner plus qu’il ne reçoit. C’est deux fois plus qu’il y a vingt ans.

Les arrêts maladie en sont l’indicateur le plus net : trois jours de plus par salarié en vingt ans, avec une hausse marquée chez les moins de 30 ans. La tendance existait avant le Covid, qui n’a fait que l’accélérer.

Les conditions de travail n’ont pourtant jamais été aussi peu pénibles. Pour Antoine Foucher, un « droit à l’arrêt maladie » s’est installé dans les mœurs : faute d’être rémunérés en argent, certains se rémunèrent en temps.

2. La relativisation : le travail n’est plus central

Ce n’est pas de la paresse. Neuf Français sur dix jugent toujours le travail important, et le taux d’emploi n’a jamais été aussi élevé depuis 1975.

Ce qui a changé, c’est la part de ceux qui le jugent très important, au point de lui faire des sacrifices : ils ne sont plus que 24 %.

Le travail reste important, mais la vraie vie est ailleurs : la famille, les passions, le temps pour soi. D’où l’attachement au télétravail, à la proximité du lieu de travail et à la conciliation des temps.

3. La recherche de sens : au moins être fier de ce que je fais

Si le travail ne permet plus de vivre mieux, il doit au moins avoir du sens.

Ceux qui jugent leur travail dépourvu de sens démissionnent davantage. Dans toutes les enquêtes, quels que soient le métier ou le secteur, revient la même demande : l’autonomie. Elle est la condition du sens, car elle évite d’être interchangeable.

Les jeunes en tirent les conséquences : 7 % des sortants d’études deviennent indépendants, contre 3 % il y a vingt ans. Ils y trouvent l’autonomie, un meilleur revenu, et ils travaillent alors beaucoup.

Troisième partie – Une société sans justification collective du travail

Pendant des siècles, trois grands récits ont donné un sens collectif au travail :

  1. le religieux : travailler pour son salut ;
  2. le politique : travailler pour une société plus juste ;
  3. le progrès matériel : travailler pour que ses enfants vivent mieux.

Aucun ne fonctionne plus. Selon Marcel Gauchet, nous sommes devenus une société d’individus, où la légitimité part du bas.

Chacun se retrouve donc seul avec la question : à quoi sert mon travail ? Et c’est vers l’entreprise que cette question se reporte. Elle est aujourd’hui le collectif auquel les Français font le plus confiance, surtout les PME.

Un dirigeant racontait qu’un jeune ingénieur lui avait demandé, en pleine réunion du lundi, ce que ferait l’entreprise si le RN arrivait au pouvoir. Toute la table jugeait la question légitime.

« Il est plus intéressant de diriger des gens qui veulent du sens que des gens obéissants. »
Antoine Foucher

Pourquoi le travail ne paie plus

Ce n’est pas la faute des actionnaires : en France, le partage de la valeur entre travail et capital est stable depuis 70 ans.

Ce n’est pas non plus la faute des hauts salaires : l’écart entre les 10 % les mieux payés et les 10 % les moins payés reste de 1 à 3.

Les vraies causes sont la désindustrialisation, puisque c’est l’industrie qui produit les gains de productivité, et le recul de notre niveau de compétences face aux autres pays. S’y ajoute un écart record entre ce que coûte un salarié et ce qu’il perçoit : sur 100 € de travail, il en reste 54 sur son compte, contre 69 en 1970.

Conclusion

Les comportements au travail sont rationnels avant d’être culturels. Les lire comme un problème de génération, c’est se tromper de diagnostic.

Le rapport de force s’est inversé : la population active n’augmente plus, et le salarié mécontent trouve ailleurs. L’entreprise qui ne s’adapte pas perdra ses talents.

Pour les dirigeants, cinq leviers se dégagent :

  • Repenser la rémunération globale, en cherchant les dispositifs où 1 € versé fait 1 € perçu : intéressement, participation, épargne salariale, actionnariat salarié.
  • Donner de l’autonomie, en laissant aux équipes la responsabilité du « comment ».
  • Dire le sens du collectif, sans bullshit : à quoi sert l’entreprise et à quoi elle contribue.
  • Assouplir l’organisation du temps, qui fait désormais partie de la proposition employeur.
  • Piloter l’absentéisme et le turnover comme de vrais indicateurs économiques.

lundi 12 octobre 2026

Lexique 423 L'axe

 



"A ce moment là , nous pensons encore que c'est la faute de quelqu'un. Nous n'avons pas comprise que le fond a changé d'axe."

in Le fondateur, Gulliano da Empoli , Gallimard 2026

lundi 13 juillet 2026

Lexique 422 Philosophie de l'histoire





"Sans doute faut-il une certaine philosophie de l'histoire pour concevoir pareil changement . Il faut avoir admis qu'il y a dans l'histoire des moments d'invention, où surgit une idée nouvelle que la situation appelle et qui change la donne; Il ya de grands exemples. Ce qui s'est joué au Jeu de Paume le 23 juin 1789 en est un. Le roi a décidé de mettre fin aux Etats généraux. A l'envoyé venu transmettre , Mirabeau , qui les préside a répondu : " La nation donne ordres, elle n'en reçoit pas."

in Nouvelles Esquisses , Jeans François Billeter , Allia, 2025

lundi 6 juillet 2026

lexique 421 L'état du monde


 "Avant que le grand vent ne m'emporte, j'avais longtemps pensé que nous n'avions à répondre que de nos actes, non ceux des autres, et encore moins de l'état du monde que nous n'avons pas choisi, que nous ne pouvons pas changer. Je dis que je me trompais : nous avons é répondre aussi de l'état de ce monde, même si nous ne l'avons pas choisi et ne pouvons le changer; parce que nous acceptons d'y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos coeurs las, notre assentiment."

Très brève théorie de l'enfer , Jérôme Ferrari , Actes Sud, 2026

mercredi 3 juin 2026

lexique 420 : Le mieux

 




« Le totalitarisme commence par le mépris de ce que vous avez. La deuxième étape est la notion : "Les choses doivent changer, peu importe comment, tout est mieux que ce que nous avons." Les dirigeants totalitaires organisent ce genre de sentiment de masse, et en l'organisant, ils l'articulent, et en l'articulant, ils font en sorte que le peuple l'aime. Avant, on leur disait "tu ne tueras pas", et ils ne tuaient pas. Maintenant on leur dit, tu tueras ; et bien qu'ils pensent qu'il est très difficile de tuer, ils le font parce que cela fait maintenant partie du code de comportement. Ils apprennent qui tuer, comment tuer et comment le faire ensemble. "

Hannah Arendt, Entretien sur le Totalitarisme 1974

jeudi 28 mai 2026

Lexique 419 Les mathématiques

 



"...la prise de conscience subite qui l'avait frappé, à savoir que c'était les mathématiques - et pas les armes nucléaires, ni les ordinateurs , ni les armes de guerre biologique ou encore notre Amageddon  climatique - qui changeaient notre monde au oint, que d'ici une vingtaine d'années tout au plus, nous ne serions simplement plus capables le sens véritable de notre humanité."

in Lumières aveugles, Benjamin Labatut, Points 2024

jeudi 21 mai 2026

Lexique 418 La lumière

 



"La lumière avec laquelle la science éclaire le monde change non seulement notre propre vision de la réalité mais aussi le comportement de ses unités fondamentales."

in Lumières aveugles, Benjamin Labatut, Points 2024

jeudi 14 mai 2026

Lexique 417 : la voix

 




"Il s'identifia tellement à lui que sa voix changea entièrement, se fondant dans celle d'un homme qui avait chanté les louanges de Dieu et du vin quatre cents ans auparavant."

in Lumières aveugles, Benjamin Labatut, Points 2024