jeudi 5 novembre 2026

Commentaires 110 Homo occidentalis (2/3) : les manifestations du nouveau régime psychique

 



Commentaire du livre de Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch

En bref. Après la thèse, les faits. Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch documentent la bascule anthropologique dans presque tous les domaines de la vie : la famille, le mariage, la natalité, les noms, la religion, la mort, le travail, le corps, les écrans, l’amour, le recours aux psychologues, l’alcool et les drogues. Ce deuxième commentaire passe en revue ces comportements, chiffres à l’appui. Pris un à un, ils peuvent sembler anecdotiques. Rassemblés, ils dessinent le portrait cohérent de l’homo occidentalis.

La famille : de l’institution à l’affaire privée

La figure du père est la première à vaciller. Dans la publicité, le père de famille est souvent ridiculisé. Les jeunes pères compensent par une présence affective plus directe et plus régulière que leurs aînés. Ils partagent le rôle autrefois dévolu à la mère et prennent en charge une fonction nourricière.

La relation parents-enfants s’inverse. Les règles ne sont plus imposées : elles sont négociées, justifiées, discutées collégialement. À l’école, les parents prennent le plus souvent le parti de leur enfant contre l’institution, et contestent aux enseignants le droit de réprimander ou de sanctionner. Parvenus à la trentaine ou à la quarantaine, nombre d’adultes mènent une vie d’« adulescents ». Le terme ne désigne pas une pathologie, mais un phénomène social d’ampleur. Marcel Gauchet en tire la conclusion : la famille s’est privatisée. Elle ne vise plus l’intégration sociale de l’enfant, mais son épanouissement individuel.

Le mariage et le couple : du devoir au choix

Les chiffres sont nets. Dans l’immédiat après-guerre, on célébrait en France plus de 320 000 mariages par an. On en célèbre aujourd’hui environ 230 000. Le déclin est engagé depuis le début des années 1970, et le divorce par consentement mutuel, ouvert en 1974, s’est banalisé. Le PACS représente désormais 54 % des unions. Il sert parfois de sas avant le mariage : la moitié des PACS dissous le sont pour un mariage.

Les auteurs relèvent un paradoxe éclairant. L’infidélité, péché aux yeux de la religion, était socialement tolérée comme une soupape qui permettait au mariage de tenir. C’est que l’enjeu du mariage était moins l’amour que la famille et la transmission. Aujourd’hui, le mariage est devenu un choix véritable, ce qui le rend paradoxalement plus solide là où il existe, sans inverser la tendance de fond.

Les naissances : la fin de l’évidence

Les naissances hors mariage sont devenues la norme : 8 % en 1946, 65 % en 2022. Une seconde transition démographique est à l’œuvre. Elle tient à des problèmes de fertilité, à une mise en couple plus tardive, aux difficultés économiques de certains groupes, au coût du logement et à l’insuffisance des politiques de petite enfance. Mais les auteurs soulignent surtout un changement de représentations, intervenu au début des années 2000 : avoir une descendance n’est plus une évidence sociale. Les adultes « sans enfant par choix » gagnent du terrain.

En parallèle, la proportion de foyers possédant un animal de compagnie est passée de 44 % à 55 % en France entre les années 1990 et 2024. Elle est particulièrement élevée chez les jeunes adultes sans enfant. L’animal fait l’objet d’une attention et d’un marché considérables.

Les noms et les prénoms : de l’héritage à la propriété

Autrefois, les prénoms renvoyaient à un lieu, un métier, une position dans la famille ou un trait de caractère. L’enfant recevait celui de son parrain ou d’un ascendant. Le prénom, comme le nom, précédait la naissance : il appartenait à « la caravane des générations » plus qu’à l’individu, qui devait se montrer à la hauteur de son nom.

Le stock de prénoms donnés en France est passé de 2 000 après 1945 à 4 000, puis à 14 000 au début des années 2010 et à près de 16 000 aujourd’hui. Sur le plan juridique, la loi de 2002 permet pour la première fois aux parents de choisir le nom de famille de leurs enfants. Depuis 2022, la loi Vignal permet aux majeurs de choisir leur nom sur simple demande, et les changements de nom ont triplé. Un jeune peut désormais choisir entre le nom de son père et celui de sa mère dès 13 ans avec l’accord de ses parents, puis seul à sa majorité. Il peut aussi changer de prénom, et modifier la mention de son sexe à l’état civil sans traitement médical. Le nom est devenu un bien dont on dispose, il s’est désinstitutionnalisé.

La religion : une anthropologie devenue post-chrétienne

Au-delà du recul des croyances, c’est tout le soubassement chrétien qui s’efface. La part d’enfants baptisés est passée de 47 % en 1970 à 29 % en 2023. Le prénom Marie, porté par près de 20 % des filles au début du XXe siècle, ne l’est plus que par 0,2 % aujourd’hui. Le mariage religieux, pilier de l’anthropologie chrétienne, est tombé en désuétude.

La mort : une rupture millénaire

Charlemagne avait interdit la crémation sous peine de mort en 785, et l’enterrement est resté jusqu’au début du XXe siècle la forme quasi unique des obsèques en Occident. En Allemagne, la crémation représentait moins de 2 % des obsèques en 1920 et 7,5 % en 1930. Elle atteint aujourd’hui 78 %. Ailleurs, en Inde, dans la Rome antique ou au Japon, la crémation s’inscrit dans un culte et une cosmogonie. La crémation occidentale moderne se justifie, elle, par le gain de place, le coût et l’environnement. Dans une société qui ne croit plus à la résurrection des corps, elle apparaît comme l’ultime conséquence de l’athéisme.

Les cérémonies sont en carence rituelle. Les familles se retrouvent souvent démunies, contraintes d’inventer elles-mêmes les obsèques. Le rituel offrait une solidarité verticale : l’assurance que d’autres, avant nous, ont traversé et surmonté la même douleur. Aucun rituel laïque digne de ce nom ne l’a remplacé, et le deuil retombe sur chacun. En France, 21 % des crémations donnent lieu à une dispersion des cendres, strictement encadrée par la loi. Pour la première fois de l’histoire, chacun choisit son mode de sépulture. La légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie dans de nombreux pays prolonge ce mouvement jusqu’au choix de sa propre mort.

Le travail : la fin d’une valeur centrale

En 1990, 60 % des Français considéraient le travail comme très important dans leur vie. En 2025, ils ne sont plus que 24 %. Les auteurs l’expliquent par la baisse du temps de travail (une demi-journée gagnée par semaine depuis les années 1970), par le poids des loisirs et par le détachement à l’égard de la sacralisation chrétienne du labeur.

Le vêtement en porte la trace. Le costume et la cravate reculent, et le casual Friday a gagné toute la semaine. Le jean, le T-shirt et les baskets sont devenus la norme, sur le modèle des patrons médiatiques de la tech.

Le moi au centre

Plusieurs signes culturels jalonnent l’avènement du moi. Dans les années 1980, les « livres dont vous êtes le héros » se vendent à plus de 15 millions d’exemplaires : le lecteur devient le personnage principal. Dans les années 2000, l’usage du « je » progresse dans les corpus de textes en français, anglais, allemand et italien. La voiture individuelle, puis le Walkman, puis le smartphone enferment chacun dans sa bulle. Le selfie, né avec l’iPhone 4 en 2010, est élu mot de l’année en 2013. Les grandes marques passent de la multiplication des références à la customisation, qui laisse le client concevoir lui-même son produit.

Le corps : un objet à personnaliser et à exposer

Le tatouage. Longtemps interdit par la religion, réservé aux marins, aux militaires et aux bagnards, le tatouage se diffuse avec les contre-cultures, puis bascule dans les jeunes générations au tournant des années 1990. Aujourd’hui, 31 % des Américains, 21 % des Britanniques et 18 % des Français sont tatoués. Parti des milieux populaires, il gagne progressivement les plus favorisés. Pour 69 % des tatoués américains, il s’agit de se souvenir de quelqu’un ou de quelque chose, ou de l’honorer. Une marque indélébile et personnelle remplace la commémoration collective que la culture et la religion organisaient autrefois.

La chirurgie esthétique. Elle explose depuis quinze ans. La part des hommes parmi les interventions est passée de 5 % au début des années 2000 à 15 % vingt ans plus tard. Selon une enquête, les 18-24 ans sont désormais plus nombreux que les 50-60 ans à recourir à une opération. Snapchat, 450 millions d’utilisateurs dont 26 millions en France, a fait du selfie sa marque de fabrique. Ses 700 filtres permettent à chacun de produire et de diffuser une image idéalisée de lui-même.

Le sport. Le temps libéré a nourri des marchés très porteurs. Le culturisme, avec ses compléments alimentaires et son « no pain, no gain », place la douleur au cœur de la pratique. Le fitness a installé ses salles dans tous les paysages urbains et sur les réseaux sociaux. Le running est devenu en quelques décennies un sport de masse, individuel par excellence, prolongé par la bulle des écouteurs. Il est d’ailleurs davantage pratiqué par les cadres que par les travailleurs manuels. Son vocabulaire a suivi la montée de la performance : jogging dans les années 1970, footing dans les années 1990-2000, running depuis 2010, puis trail et ultra-trail. Le marathonien qui va au bout devient un finisher et en porte le T-shirt.

Les écrans et le virtuel

L’histoire va de Pong (1972) à Second Life (2003), où l’on peut assister à des concerts ou suivre des cours de Stanford, jusqu’à Pokémon GO (2016), qui fait surgir le virtuel dans le réel. En 2020, 73 % des Français jouaient au moins occasionnellement aux jeux vidéo, et 58 % régulièrement. Le temps d’écran moyen atteint 4,7 heures par jour, et bien davantage chez les adolescents. Dans l’univers numérique, le regard règne seul : le toucher, l’odorat et le goût disparaissent, l’ouïe est peu sollicitée.

L’amour et la sexualité

Les lieux de rencontre ont changé radicalement. Dans les années 1930, on se rencontrait par la famille, les amis, l’école et l’église. Dans les années 1960-1970, au travail, au restaurant, au bar. En 2024, les applications représentent 61 % des rencontres. Elles sont d’ailleurs passées de la promesse d’une rencontre romantique à la mise à disposition rapide d’un partenaire sexuel.

Les formes de relation se diversifient : couple libre, polyamour, fuck friends, coup d’un soir. Le ghosting permet de rompre sans un mot, en cessant de répondre ou en bloquant l’autre sur les réseaux. Les patients d’autrefois venaient voir Freud pour se délivrer de la culpabilité attachée à leur sexualité. Ceux d’aujourd’hui viennent, disent les auteurs, pour être aidés à multiplier leurs conquêtes. La honte de ne plus être vierge a fait place à la honte de l’être encore.

Pourtant, l’activité sexuelle recule. Aux États-Unis, 55 % des 18-64 ans avaient des relations au moins une fois par semaine en 1990, contre 37 % en 2024. En France, le taux d’activité sexuelle est passé de 91 % en 2006 à 60 % en 2024, une baisse due surtout aux 18-29 ans. Les couples passent leurs soirées côte à côte, chacun devant son écran, écouteurs sur les oreilles. La consommation de pornographie et l’usage des sextoys progressent. La solitude s’étend : en trente ans, les adultes américains ont vu se réduire significativement leur nombre d’amis proches. En France, la part des femmes de 30 ans vivant en couple est passée de 77 % en 1990 à 66 % en 2021.

Le recours au psy

Le psy a pris la place du curé. En France, le nombre de psychologues est passé de 27 000 en 2008 à 73 000 en 2023. La part des Français ayant suivi une psychothérapie est passée de 5 % en 2001 à 28 % en 2013. Autour de lui s’est développé tout un écosystème du bien-être : méditation de pleine conscience, sophrologie, pensée positive, PNL, analyse transactionnelle, coaching. Ces pratiques partagent une même colonne vertébrale : renforcer le moi, rêver grand, libérer son potentiel, optimiser sa réussite et sa performance. Les auteurs leur reprochent d’évacuer la part tragique de l’existence. Le manque et la souffrance deviennent le signe d’un mauvais mindset qu’il appartiendrait à chacun de corriger.

L’alcool et les drogues : des pratiques qui changent de nature

La consommation d’alcool pur baisse continûment dans le monde. Les pays producteurs de vin et de bière ont vu leur consommation chuter depuis les années 1960, tandis que celle des alcools forts a battu des records dans les années 2010. L’alcoolisme reste pourtant responsable de 40 000 à 50 000 décès par an en France. Le binge drinking, apparu massivement dans les années 2000, s’est diffusé chez les jeunes, et pour la première fois chez les jeunes femmes, au point d’alerter les pouvoirs publics. Le gaz hilarant relève du même registre.

Les drogues se banalisent. En trente ans, l’opinion est passée de plus de deux tiers d’opposants à plus de deux tiers de partisans de la légalisation du cannabis. La part des 18-64 ans l’ayant expérimenté est passée de 12,7 % en 1992 à 50,4 % en 2023. La cocaïne, autrefois cantonnée au monde de la nuit et du spectacle, est devenue la deuxième drogue la plus expérimentée : de 5,6 % des 18-64 ans en 2017 à 9,3 % en 2022. Son usage dans l’année a été multiplié par neuf depuis 1992. La MDMA, drogue des années 1990, a connu un regain dans les années 2010 : 8,2 % des 18-64 ans l’avaient expérimentée en 2022.

La vie sociale et politique

La dissolution de la verticalité se lit enfin dans des faits qui défraient la chronique : refus d’obtempérer, agressions de médecins, d’enseignants ou d’élus locaux. Ces figures jouissaient autrefois d’une forme d’immunité. Dans l’entreprise, nombre de collaborateurs refusent désormais un poste d’encadrement, alors que gravir les échelons était l’ambition par excellence sous l’ancien régime. Le vocabulaire de l’insécurité diffuse s’impose aussi : safe spaces, réunions en non-mixité, trigger warnings, micro-agressions. La presse traditionnelle voit son public vieillir, tandis que les jeunes s’informent sur des réseaux sociaux où aucune instance ne régule plus le débat.

Ce que ces manifestations nous apprennent, et ce qu’elles peuvent changer dans notre pratique

L’intérêt de cet inventaire est sa cohérence : derrière la crémation, le tatouage, le PACS, le running ou le ghosting, c’est la même logique d’autodétermination qui opère. Pour les dirigeants que nous accompagnons, en particulier dans le marketing, le digital et les médias, trois enseignements s’imposent.

Ces secteurs sont au cœur du mouvement. Le client roi, la customisation, le selfie, les communautés affinitaires et l’économie de l’attention ne sont pas seulement des tendances de marché. Ce sont des moteurs du nouveau régime psychique. C’est une question de positionnement et de responsabilité à poser franchement en comité de direction : que nourrissons-nous, et que voulons-nous nourrir ?

Le rapport au travail a changé de statut. Quand trois Français sur quatre ne placent plus le travail au centre de leur vie, le projet d’entreprise ne peut plus présupposer l’engagement. Il doit le susciter, par le sens, la qualité du collectif et la place laissée à l’autonomie. La perte de la cravate n’est pas un détail vestimentaire. C’est le signe que les codes hérités ne suffisent plus à faire tenir une organisation.

Les rituels manquent, y compris dans l’entreprise. La carence rituelle face à la mort a son équivalent dans la vie professionnelle : arrivées, départs, réussites, échecs, transmissions passent souvent sans être marqués. Les auteurs montrent ce que coûte l’absence de rituel. Une PME peut, à son échelle, recréer ces moments symboliques qui relient les individus au collectif.

Un avertissement pour notre propre métier. Le livre range le coaching parmi les pratiques qui peuvent alimenter la tyrannie de la performance. C’est une critique utile. Elle invite à un accompagnement qui ne promet pas que tout problème a une solution individuelle, et qui sait aussi aider un dirigeant à accepter la limite et le renoncement.

Homo occidentalis (2/3) : les manifestations du nouveau régime psychique

Commentaire du livre de Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch

En bref. Après la thèse, les faits. Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch documentent la bascule anthropologique dans presque tous les domaines de la vie : la famille, le mariage, la natalité, les noms, la religion, la mort, le travail, le corps, les écrans, l’amour, le recours aux psychologues, l’alcool et les drogues. Ce deuxième commentaire passe en revue ces comportements, chiffres à l’appui. Pris un à un, ils peuvent sembler anecdotiques. Rassemblés, ils dessinent le portrait cohérent de l’homo occidentalis.

La famille : de l’institution à l’affaire privée

La figure du père est la première à vaciller. Dans la publicité, le père de famille est souvent ridiculisé. Les jeunes pères compensent par une présence affective plus directe et plus régulière que leurs aînés. Ils partagent le rôle autrefois dévolu à la mère et prennent en charge une fonction nourricière.

La relation parents-enfants s’inverse. Les règles ne sont plus imposées : elles sont négociées, justifiées, discutées collégialement. À l’école, les parents prennent le plus souvent le parti de leur enfant contre l’institution, et contestent aux enseignants le droit de réprimander ou de sanctionner. Parvenus à la trentaine ou à la quarantaine, nombre d’adultes mènent une vie d’« adulescents ». Le terme ne désigne pas une pathologie, mais un phénomène social d’ampleur. Marcel Gauchet en tire la conclusion : la famille s’est privatisée. Elle ne vise plus l’intégration sociale de l’enfant, mais son épanouissement individuel.

Le mariage et le couple : du devoir au choix

Les chiffres sont nets. Dans l’immédiat après-guerre, on célébrait en France plus de 320 000 mariages par an. On en célèbre aujourd’hui environ 230 000. Le déclin est engagé depuis le début des années 1970, et le divorce par consentement mutuel, ouvert en 1974, s’est banalisé. Le PACS représente désormais 54 % des unions. Il sert parfois de sas avant le mariage : la moitié des PACS dissous le sont pour un mariage.

Les auteurs relèvent un paradoxe éclairant. L’infidélité, péché aux yeux de la religion, était socialement tolérée comme une soupape qui permettait au mariage de tenir. C’est que l’enjeu du mariage était moins l’amour que la famille et la transmission. Aujourd’hui, le mariage est devenu un choix véritable, ce qui le rend paradoxalement plus solide là où il existe, sans inverser la tendance de fond.

Les naissances : la fin de l’évidence

Les naissances hors mariage sont devenues la norme : 8 % en 1946, 65 % en 2022. Une seconde transition démographique est à l’œuvre. Elle tient à des problèmes de fertilité, à une mise en couple plus tardive, aux difficultés économiques de certains groupes, au coût du logement et à l’insuffisance des politiques de petite enfance. Mais les auteurs soulignent surtout un changement de représentations, intervenu au début des années 2000 : avoir une descendance n’est plus une évidence sociale. Les adultes « sans enfant par choix » gagnent du terrain.

En parallèle, la proportion de foyers possédant un animal de compagnie est passée de 44 % à 55 % en France entre les années 1990 et 2024. Elle est particulièrement élevée chez les jeunes adultes sans enfant. L’animal fait l’objet d’une attention et d’un marché considérables.

Les noms et les prénoms : de l’héritage à la propriété

Autrefois, les prénoms renvoyaient à un lieu, un métier, une position dans la famille ou un trait de caractère. L’enfant recevait celui de son parrain ou d’un ascendant. Le prénom, comme le nom, précédait la naissance : il appartenait à « la caravane des générations » plus qu’à l’individu, qui devait se montrer à la hauteur de son nom.

Le stock de prénoms donnés en France est passé de 2 000 après 1945 à 4 000, puis à 14 000 au début des années 2010 et à près de 16 000 aujourd’hui. Sur le plan juridique, la loi de 2002 permet pour la première fois aux parents de choisir le nom de famille de leurs enfants. Depuis 2022, la loi Vignal permet aux majeurs de choisir leur nom sur simple demande, et les changements de nom ont triplé. Un jeune peut désormais choisir entre le nom de son père et celui de sa mère dès 13 ans avec l’accord de ses parents, puis seul à sa majorité. Il peut aussi changer de prénom, et modifier la mention de son sexe à l’état civil sans traitement médical. Le nom est devenu un bien dont on dispose, il s’est désinstitutionnalisé.

La religion : une anthropologie devenue post-chrétienne

Au-delà du recul des croyances, c’est tout le soubassement chrétien qui s’efface. La part d’enfants baptisés est passée de 47 % en 1970 à 29 % en 2023. Le prénom Marie, porté par près de 20 % des filles au début du XXe siècle, ne l’est plus que par 0,2 % aujourd’hui. Le mariage religieux, pilier de l’anthropologie chrétienne, est tombé en désuétude.

La mort : une rupture millénaire

Charlemagne avait interdit la crémation sous peine de mort en 785, et l’enterrement est resté jusqu’au début du XXe siècle la forme quasi unique des obsèques en Occident. En Allemagne, la crémation représentait moins de 2 % des obsèques en 1920 et 7,5 % en 1930. Elle atteint aujourd’hui 78 %. Ailleurs, en Inde, dans la Rome antique ou au Japon, la crémation s’inscrit dans un culte et une cosmogonie. La crémation occidentale moderne se justifie, elle, par le gain de place, le coût et l’environnement. Dans une société qui ne croit plus à la résurrection des corps, elle apparaît comme l’ultime conséquence de l’athéisme.

Les cérémonies sont en carence rituelle. Les familles se retrouvent souvent démunies, contraintes d’inventer elles-mêmes les obsèques. Le rituel offrait une solidarité verticale : l’assurance que d’autres, avant nous, ont traversé et surmonté la même douleur. Aucun rituel laïque digne de ce nom ne l’a remplacé, et le deuil retombe sur chacun. En France, 21 % des crémations donnent lieu à une dispersion des cendres, strictement encadrée par la loi. Pour la première fois de l’histoire, chacun choisit son mode de sépulture. La légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie dans de nombreux pays prolonge ce mouvement jusqu’au choix de sa propre mort.

Le travail : la fin d’une valeur centrale

En 1990, 60 % des Français considéraient le travail comme très important dans leur vie. En 2025, ils ne sont plus que 24 %. Les auteurs l’expliquent par la baisse du temps de travail (une demi-journée gagnée par semaine depuis les années 1970), par le poids des loisirs et par le détachement à l’égard de la sacralisation chrétienne du labeur.

Le vêtement en porte la trace. Le costume et la cravate reculent, et le casual Friday a gagné toute la semaine. Le jean, le T-shirt et les baskets sont devenus la norme, sur le modèle des patrons médiatiques de la tech.

Le moi au centre

Plusieurs signes culturels jalonnent l’avènement du moi. Dans les années 1980, les « livres dont vous êtes le héros » se vendent à plus de 15 millions d’exemplaires : le lecteur devient le personnage principal. Dans les années 2000, l’usage du « je » progresse dans les corpus de textes en français, anglais, allemand et italien. La voiture individuelle, puis le Walkman, puis le smartphone enferment chacun dans sa bulle. Le selfie, né avec l’iPhone 4 en 2010, est élu mot de l’année en 2013. Les grandes marques passent de la multiplication des références à la customisation, qui laisse le client concevoir lui-même son produit.

Le corps : un objet à personnaliser et à exposer

Le tatouage. Longtemps interdit par la religion, réservé aux marins, aux militaires et aux bagnards, le tatouage se diffuse avec les contre-cultures, puis bascule dans les jeunes générations au tournant des années 1990. Aujourd’hui, 31 % des Américains, 21 % des Britanniques et 18 % des Français sont tatoués. Parti des milieux populaires, il gagne progressivement les plus favorisés. Pour 69 % des tatoués américains, il s’agit de se souvenir de quelqu’un ou de quelque chose, ou de l’honorer. Une marque indélébile et personnelle remplace la commémoration collective que la culture et la religion organisaient autrefois.

La chirurgie esthétique. Elle explose depuis quinze ans. La part des hommes parmi les interventions est passée de 5 % au début des années 2000 à 15 % vingt ans plus tard. Selon une enquête, les 18-24 ans sont désormais plus nombreux que les 50-60 ans à recourir à une opération. Snapchat, 450 millions d’utilisateurs dont 26 millions en France, a fait du selfie sa marque de fabrique. Ses 700 filtres permettent à chacun de produire et de diffuser une image idéalisée de lui-même.

Le sport. Le temps libéré a nourri des marchés très porteurs. Le culturisme, avec ses compléments alimentaires et son « no pain, no gain », place la douleur au cœur de la pratique. Le fitness a installé ses salles dans tous les paysages urbains et sur les réseaux sociaux. Le running est devenu en quelques décennies un sport de masse, individuel par excellence, prolongé par la bulle des écouteurs. Il est d’ailleurs davantage pratiqué par les cadres que par les travailleurs manuels. Son vocabulaire a suivi la montée de la performance : jogging dans les années 1970, footing dans les années 1990-2000, running depuis 2010, puis trail et ultra-trail. Le marathonien qui va au bout devient un finisher et en porte le T-shirt.

Les écrans et le virtuel

L’histoire va de Pong (1972) à Second Life (2003), où l’on peut assister à des concerts ou suivre des cours de Stanford, jusqu’à Pokémon GO (2016), qui fait surgir le virtuel dans le réel. En 2020, 73 % des Français jouaient au moins occasionnellement aux jeux vidéo, et 58 % régulièrement. Le temps d’écran moyen atteint 4,7 heures par jour, et bien davantage chez les adolescents. Dans l’univers numérique, le regard règne seul : le toucher, l’odorat et le goût disparaissent, l’ouïe est peu sollicitée.

L’amour et la sexualité

Les lieux de rencontre ont changé radicalement. Dans les années 1930, on se rencontrait par la famille, les amis, l’école et l’église. Dans les années 1960-1970, au travail, au restaurant, au bar. En 2024, les applications représentent 61 % des rencontres. Elles sont d’ailleurs passées de la promesse d’une rencontre romantique à la mise à disposition rapide d’un partenaire sexuel.

Les formes de relation se diversifient : couple libre, polyamour, fuck friends, coup d’un soir. Le ghosting permet de rompre sans un mot, en cessant de répondre ou en bloquant l’autre sur les réseaux. Les patients d’autrefois venaient voir Freud pour se délivrer de la culpabilité attachée à leur sexualité. Ceux d’aujourd’hui viennent, disent les auteurs, pour être aidés à multiplier leurs conquêtes. La honte de ne plus être vierge a fait place à la honte de l’être encore.

Pourtant, l’activité sexuelle recule. Aux États-Unis, 55 % des 18-64 ans avaient des relations au moins une fois par semaine en 1990, contre 37 % en 2024. En France, le taux d’activité sexuelle est passé de 91 % en 2006 à 60 % en 2024, une baisse due surtout aux 18-29 ans. Les couples passent leurs soirées côte à côte, chacun devant son écran, écouteurs sur les oreilles. La consommation de pornographie et l’usage des sextoys progressent. La solitude s’étend : en trente ans, les adultes américains ont vu se réduire significativement leur nombre d’amis proches. En France, la part des femmes de 30 ans vivant en couple est passée de 77 % en 1990 à 66 % en 2021.

Le recours au psy

Le psy a pris la place du curé. En France, le nombre de psychologues est passé de 27 000 en 2008 à 73 000 en 2023. La part des Français ayant suivi une psychothérapie est passée de 5 % en 2001 à 28 % en 2013. Autour de lui s’est développé tout un écosystème du bien-être : méditation de pleine conscience, sophrologie, pensée positive, PNL, analyse transactionnelle, coaching. Ces pratiques partagent une même colonne vertébrale : renforcer le moi, rêver grand, libérer son potentiel, optimiser sa réussite et sa performance. Les auteurs leur reprochent d’évacuer la part tragique de l’existence. Le manque et la souffrance deviennent le signe d’un mauvais mindset qu’il appartiendrait à chacun de corriger.

L’alcool et les drogues : des pratiques qui changent de nature

La consommation d’alcool pur baisse continûment dans le monde. Les pays producteurs de vin et de bière ont vu leur consommation chuter depuis les années 1960, tandis que celle des alcools forts a battu des records dans les années 2010. L’alcoolisme reste pourtant responsable de 40 000 à 50 000 décès par an en France. Le binge drinking, apparu massivement dans les années 2000, s’est diffusé chez les jeunes, et pour la première fois chez les jeunes femmes, au point d’alerter les pouvoirs publics. Le gaz hilarant relève du même registre.

Les drogues se banalisent. En trente ans, l’opinion est passée de plus de deux tiers d’opposants à plus de deux tiers de partisans de la légalisation du cannabis. La part des 18-64 ans l’ayant expérimenté est passée de 12,7 % en 1992 à 50,4 % en 2023. La cocaïne, autrefois cantonnée au monde de la nuit et du spectacle, est devenue la deuxième drogue la plus expérimentée : de 5,6 % des 18-64 ans en 2017 à 9,3 % en 2022. Son usage dans l’année a été multiplié par neuf depuis 1992. La MDMA, drogue des années 1990, a connu un regain dans les années 2010 : 8,2 % des 18-64 ans l’avaient expérimentée en 2022.

La vie sociale et politique

La dissolution de la verticalité se lit enfin dans des faits qui défraient la chronique : refus d’obtempérer, agressions de médecins, d’enseignants ou d’élus locaux. Ces figures jouissaient autrefois d’une forme d’immunité. Dans l’entreprise, nombre de collaborateurs refusent désormais un poste d’encadrement, alors que gravir les échelons était l’ambition par excellence sous l’ancien régime. Le vocabulaire de l’insécurité diffuse s’impose aussi : safe spaces, réunions en non-mixité, trigger warnings, micro-agressions. La presse traditionnelle voit son public vieillir, tandis que les jeunes s’informent sur des réseaux sociaux où aucune instance ne régule plus le débat.

Ce que ces manifestations nous apprennent, et ce qu’elles peuvent changer dans notre pratique

L’intérêt de cet inventaire est sa cohérence : derrière la crémation, le tatouage, le PACS, le running ou le ghosting, c’est la même logique d’autodétermination qui opère. Pour les dirigeants que nous accompagnons, en particulier dans le marketing, le digital et les médias, trois enseignements s’imposent.

Ces secteurs sont au cœur du mouvement. Le client roi, la customisation, le selfie, les communautés affinitaires et l’économie de l’attention ne sont pas seulement des tendances de marché. Ce sont des moteurs du nouveau régime psychique. C’est une question de positionnement et de responsabilité à poser franchement en comité de direction : que nourrissons-nous, et que voulons-nous nourrir ?

Le rapport au travail a changé de statut. Quand trois Français sur quatre ne placent plus le travail au centre de leur vie, le projet d’entreprise ne peut plus présupposer l’engagement. Il doit le susciter, par le sens, la qualité du collectif et la place laissée à l’autonomie. La perte de la cravate n’est pas un détail vestimentaire. C’est le signe que les codes hérités ne suffisent plus à faire tenir une organisation.

Les rituels manquent, y compris dans l’entreprise. La carence rituelle face à la mort a son équivalent dans la vie professionnelle : arrivées, départs, réussites, échecs, transmissions passent souvent sans être marqués. Les auteurs montrent ce que coûte l’absence de rituel. Une PME peut, à son échelle, recréer ces moments symboliques qui relient les individus au collectif.

Un avertissement pour notre propre métier. Le livre range le coaching parmi les pratiques qui peuvent alimenter la tyrannie de la performance. C’est une critique utile. Elle invite à un accompagnement qui ne promet pas que tout problème a une solution individuelle, et qui sait aussi aider un dirigeant à accepter la limite et le renoncement.











mardi 3 novembre 2026

Lexique 426 L'espèce

 



"Bien qu'ils se présentassent comme des dieux, ces derniers n'étaient au final que des humains, et même plutôt primitif, tandis que les fondateurs se consacraient à changer l'espèce, comme le disait le Mantra qui, à Palo Alto, avait remplacé depuis quelques années l'aspiration plus générique et plus modeste à "changer le monde". 

in Le fondateur, Gulliano da Empoli , Gallimard 2026

mercredi 28 octobre 2026

Commentaires 109 Homo occidentalis (1/3) : Vers une bascule anthropologique

 



En Substance. Pour Jérôme Fourquet, analyste de l’opinion, et Ruben Rabinovitch, psychanalyste, l’Occident a changé d’homme entre la fin des années 1950 et le début des années 1960. Un « ancien régime psychique », organisé autour du collectif, de l’interdit et du désir différé, a cédé la place à un « nouveau régime psychique » fondé sur l’autodétermination et le devoir de jouir. Ce premier commentaire présente les causes de cette bascule et la description théorique du nouveau régime. Il montre aussi pourquoi les auteurs y voient une mutation anthropologique, et pas seulement une évolution des mœurs.

L’ancien régime psychique : un ordre qui protégeait et qui écrasait

Pour comprendre la bascule, il faut d’abord mesurer ce qui a basculé. L’ancien régime psychique reposait sur un ordre symbolique paternel présent partout : dans la famille, à l’école, à l’église, dans la rue, dans l’étiquette et la mode, dans l’administration, jusque dans les carrières et l’économie. Le pater familias, au sommet de la hiérarchie familiale, répondait devant la société et devant la loi de l’intégrité matérielle et morale des siens. Chacun connaissait les attentes qui pesaient sur lui. Il en allait de son honneur de s’en acquitter, quitte à y sacrifier son bonheur personnel.

Cet ordre offrait sécurité, cohérence et stabilité. Il produisait des individus très structurés, capables d’efforts prolongés et d’un investissement massif dans le travail et les œuvres de l’esprit. Ils étaient capables d’abnégation pour bâtir des familles durables, et de renoncement narcissique au profit de l’intérêt collectif et des idéaux religieux ou patriotiques. Mais son coût psychique était très élevé. La marge de manœuvre pour sortir du rôle assigné était infime, sous peine d’être mis au ban de la société. La sécurité s’achetait au prix de l’autonomie, de la liberté de choisir et de désirer pour soi.

Les causes de la bascule

Les auteurs ne désignent pas une cause unique. Ils décrivent la convergence de plusieurs facteurs.

Une transmission interrompue. La génération qui a fait la guerre en a porté le poids, mais aussi le silence. La transmission des pères s’est rarement faite. Il en est né un climat de distance, de défiance et d’incompréhension entre générations. Les enfants de l’après-guerre ne se sont plus sentis tenus par les idéaux de leurs parents, et ceux-ci n’avaient plus la légitimité pour transmettre leur modèle.

Le baby-boom comme force sociale. Pour la première fois, une classe d’âge se constitue en groupe générationnel autonome. L’allongement de la scolarité, le décrochage religieux (particulièrement en France) et l’émergence du rock’n’roll y contribuent. Johnny Hallyday donne alors plus de 300 concerts en deux ans. Contrairement à la génération de l’après-1918, qui croyait que les guerres ne détruiraient plus, celle du baby-boom grandit dans un univers post-nucléaire et pessimiste.

Les contre-cultures. Le mouvement hippie, puis le punk, revendiquent une marginalité fondée sur le rejet des normes qui avaient dominé jusque-là : travail, mariage, procréation, transmission. L’école connaît au même moment une révolution pédagogique qui place l’enfant au centre et éloigne l’autorité du maître.

La société de consommation. En cherchant à satisfaire les moindres désirs du consommateur en le flattant, elle a nourri un narcissisme de masse. « Parce que vous le valez bien » et « Venez comme vous êtes » résument cette valorisation. L’individu traité en client roi dans ses relations marchandes finit par se comporter en client roi dans toutes ses relations.

Un libéralisme devenu intégral. C’est sans doute la thèse la plus forte du livre. Le libéralisme ne se limite plus à organiser la séparation des pouvoirs, les rapports entre travail et capital ou la place de l’État. Il embrasse et remodèle l’intégralité des structures collectives, jusqu’aux plus symboliques : la filiation et la transmission du nom. Il a accouché d’un droit nouveau, celui de se façonner soi-même. Un consensus des élites de gauche comme de droite s’est dégagé à partir des années 1990 pour mener cette politique active de libération, de privatisation et de désinstitutionnalisation. Le droit, les mentalités et les comportements se nourrissent ensuite mutuellement.

Les auteurs concluent par un paradoxe. Ce ne sont ni le communisme ni le fascisme qui ont réussi à créer un homme nouveau. Ce sont les sociétés libérales et capitalistes d’Amérique du Nord et d’Europe, dans le contexte singulier de l’après-guerre.

Le nouveau régime psychique : description théorique

Un transfert de souveraineté du collectif vers l’individu

Le cœur du nouveau régime est un déplacement historique de la souveraineté. Le collectif ne décide plus de la place de chacun : chacun s’autodétermine. Ce mouvement a eu des effets libérateurs indéniables. Il a permis un rééquilibrage entre affirmation de soi et devoir social, et il a fait reculer la rigidité de l’ancien ordre familial. Mais les auteurs insistent sur un point. L’ordre symbolique qui s’est défait n’a pas été remplacé par un autre. Ses fonctions sont passées à la charge des individus eux-mêmes. Il y a moins de contraintes et de coercition, mais davantage de responsabilité personnelle. L’individu doit lui-même s’inscrire dans la société et porter un cadre qui a perdu son caractère d’obligation. L’angoisse, l’isolement et le besoin d’être aidé en découlent. Des questions existentielles autrefois tranchées par la structure sociale se trouvent désormais psychologisées.

Du désir à la jouissance

Le livre emprunte à la psychanalyse une distinction décisive. Le désir naît d’un manque, d’une restriction et d’un report de la satisfaction. C’est précisément ce délai qui lui permet de devenir projet. La pulsion, elle, cherche une décharge, quel que soit l’objet. La jouissance, enfin, n’est pas le plaisir. Le bon vin procure du plaisir, l’alcoolisme asservit à une jouissance.

L’ancien régime était un régime du désir, donc de la jouissance restreinte. Le nouveau est un régime du devoir de jouir. Le surmoi n’interdit plus : il commande de jouir davantage, plus fort, plus vite. La culture, la publicité et l’idéologie relaient cette injonction, et les auteurs l’entendent aussi dans la parole des patients. S’y ajoute un mouvement d’égalisation des jouissances entre hommes et femmes, entre hétérosexuels et LGBT, entre riches et pauvres. Ce mouvement produit sans cesse de nouveaux droits individuels, sans point d’arrêt.

Le prix de cette liberté est double. D’une part, de nouvelles formes de solitude. D’autre part, un individu qui, autrefois asservi aux lois du collectif, court désormais le risque d’être asservi à lui-même. Là où la société limitait la jouissance, il revient à chacun de s’imposer sa propre limite.

Des liens solides aux liens liquides

La transformation se lit aussi dans la nature des liens. On passe de liens solides, stables et transmis à des liens fragiles, liquides, révocables. La solidarité entre générations s’efface. La « dette de vie » que chacun devait à ses parents se remboursait en la rendant à ses enfants. Cette chaîne est rompue pour une partie des jeunes générations, de plus en plus indifférentes à ce que quelque chose vienne après elles.

Le narcissisme de masse et le narcissisme de groupe

Le nouveau régime installe le moi au centre. Paradoxalement, il produit moins des individus sûrs d’eux que des narcissismes fragiles, qui doivent sans cesse être confirmés. D’où le second mouvement décrit par les auteurs : le narcissisme de groupe. Faute d’un narcissisme personnel solide, l’individu cherche à s’agréger à des semblables : supporters, gamers, fans, teufeurs, coureurs de marathon. Ces communautés ne sont pas organisées autour d’un idéal commun, mais autour du besoin de se ressembler et de fusionner. Elles accentuent l’archipellisation de la société, thème cher à Jérôme Fourquet.

La dissolution de la verticalité et la crise de la généalogie

Deux principes structurants de l’ancien régime sont particulièrement atteints.

Le principe de verticalité. Autrefois, une personne pouvait être contestée, mais pas la place qu’elle occupait. Un professeur sans charisme était respecté parce que sa fonction légitimait a priori son autorité. Ce principe ne structure plus ni les relations entre individus ni le corps social, et aucun autre principe organisateur ne l’a remplacé. Le discrédit ne vise plus seulement des personnes, mais les fonctions elles-mêmes : professeur, policier, patron, curé, élu. La légitimité à parler au nom du collectif s’est profondément érodée.

Le principe généalogique. La communauté politique était pensée comme une famille symbolique. Les auteurs relèvent le nombre de dirigeants sans enfants depuis vingt ans : Emmanuel Macron, Angela Merkel, Theresa May, Mark Rutte, Kamala Harris. Ils y voient la métaphore d’un pouvoir moins travaillé par la question de la postérité. L’endettement des États occidentaux relève de la même logique : une génération a vécu à crédit sur ses enfants et petits-enfants.

Une mutation qui s’amplifie de génération en génération

La bascule n’est pas un épisode, c’est un processus cumulatif. La génération déjà adulte au début des années 1960 y a été peu exposée. Les premiers boomers, alors adolescents, l’ont été bien davantage. Les boomers tardifs, nés après 1965, se sont structurés en même temps qu’elle. Leurs petits-enfants, nés à partir des années 2000, entrent aujourd’hui dans l’âge adulte en n’ayant connu que ce régime. Chaque génération grandit dans le cadre installé par la précédente et l’approfondit. Les choses ne « rentrent plus dans l’ordre » quand les jeunes deviennent adultes : le cycle qui voyait chaque génération reproduire l’identité de la précédente est révolu. Les auteurs situent un nouveau palier au tournant des années 2000.

Pour décrire la société qui en résulte, ils proposent une belle métaphore géologique : le chaos granitique. En Bretagne ou dans les Rocheuses, l’érosion transforme le granite en sable, l’« arène », d’où émergent des blocs qui ont résisté. De même, une vaste arène d’individus du nouveau régime entoure des blocs restés fidèles à l’ancien, aux contours plus ou moins solides, mais déjà fissurés. Cette coexistence alimente des tensions intergénérationnelles et des réactions de défense : le masculinisme, ou les tradwives qui revendiquent le retour de la femme au foyer. Les auteurs ajoutent un trait ironique. Donald Trump et Elon Musk, chantres d’une famille traditionnelle, sont en réalité des produits caricaturaux du nouveau régime psychique.

Le livre se termine sur une question ouverte. Que signifie encore être conservateur quand tout a changé ? Et être progressiste quand l’émancipation a été poussée à un niveau jamais atteint ?

Ce que cette thèse nous apprend, et ce qu’elle peut changer dans notre pratique

Cette grille de lecture est précieuse pour qui accompagne des dirigeants. Elle invite à cesser de lire les comportements des équipes comme des caprices individuels ou générationnels. Ce sont les effets d’un changement de régime, qui touche aussi les dirigeants eux-mêmes, souvent situés entre deux mondes.

Trois pistes s’en dégagent pour notre métier.

Reconstruire une autorité de légitimité. Le dirigeant de PME ne peut plus s’appuyer sur l’autorité que lui conférait sa fonction. Elle doit être gagnée et entretenue : par la clarté du cadre, la cohérence entre le discours et les actes, la capacité à poser une limite et à l’expliquer sans s’en excuser. C’est un vrai travail de posture, que le coaching peut accompagner.

Remettre du collectif et du tiers. Si l’individu porte seul ce que l’ordre symbolique portait autrefois, l’entreprise a un rôle à jouer pour l’en décharger en partie. Elle peut donner du sens partagé, des repères, des instances où les désaccords se règlent autrement que dans l’affrontement interpersonnel. L’entreprise est l’un des derniers lieux où se vit un collectif organisé, c’est une responsabilité autant qu’un atout.

Faire de la grille un outil de séminaire. L’opposition entre ancien et nouveau régime, et la métaphore du chaos granitique, peuvent nourrir un séminaire de direction. On peut demander à l’équipe où se situent l’entreprise, ses managers, ses clients et ses candidats. Quels blocs résistent, quelle part de l’organisation fonctionne déjà selon les codes du nouveau régime ? Les décisions de management et d’organisation gagnent à être pensées à partir de cette cartographie.


mardi 27 octobre 2026

Lexique 425 La vie

 




"Les gens pensent toujours que leur vie restera plus ou loins la même, ils ont du mal à penser qu'elle puisse évoluer. Et pourtant, aujourd'hui il est, bien plus probable que les choses changent radicalement."

in Le fondateur, Gulliano da Empoli , Gallimard 2026

jeudi 22 octobre 2026

Commentaires 108 : Présidentielles 2027 : vers un changement de stratégie dans l'équilibre des finances publiques ?


 Antoine Foucher, ancien directeur de cabinet de la ministre du Travail, ancien directeur des relations sociales du MEDEF et de Schneider Electric, dirigeant d’un cabinet de conseil en relations sociales. Conférence APM du 14 octobre 2026.

La France n’a jamais autant prélevé d’impôts. Elle n’a jamais autant dépensé d’argent public. Et pourtant, les services publics se dégradent et le travail paie de moins en moins.

Où est passé l’argent ? Pour Antoine Foucher, la réponse n’est pas à chercher dans le gaspillage, mais dans cinquante ans de choix collectifs.

Première partie – Le diagnostic

1. Un travail toujours plus taxé

Sur 100 € que coûte un salarié, il lui en restait 69 en 1970 et 60 en 1990. Il ne lui en reste plus que 54 aujourd’hui, contre 64 en Allemagne.

L’écart entre ce que coûte le travail et ce qu’il rapporte n’a jamais été aussi grand. Quand un employeur dépense 1 000 € de plus, le salarié n’en voit qu’environ 540.

2. Ce n’est pas la baisse d’impôts qui a creusé la dette

Les dépenses publiques atteignent 57 % du PIB, les prélèvements obligatoires environ 45 %. La dette comble la différence.

Les baisses d’impôts récentes n’y changent rien : sur cinquante ans, les prélèvements n’ont cessé de monter, quelles que soient les majorités.

3. Où est allé l’argent

En cinquante ans, voici comment ont évolué les dépenses publiques, en points de PIB :

  • éducation : 0 ;
  • transports et aménagement du territoire : 0 ;
  • défense : en baisse, de plus de 3 % à 2 % du PIB ;
  • sécurité et justice : +0,3 ;
  • masse salariale publique : +0,6, pour 2 millions de fonctionnaires en plus ;
  • retraites : +6,5 ;
  • santé : +3,5, dont 2,5 pour les retraités ;
  • solidarité : +2 à +3.

Retraites et santé des retraités représentent 80 % de la hausse. Nous avons embauché toujours plus de fonctionnaires, en les payant toujours moins bien.

Reprenant une opposition chère à Pompidou, Antoine Foucher résume : nous sommes passés des dépenses d’une nation (l’école, la défense, les infrastructures) aux dépenses d’une société, c’est-à-dire des dépenses de guichet versées aux individus.

4. Les retraites : un choix autant qu’une fatalité

La hausse des retraites se répartit à peu près en trois tiers. Le premier, le vieillissement, était inévitable. Les deux autres sont des choix : douze ans de retraite de plus qu’en 1975, et un niveau de vie des retraités passé de 75 % à 100 % de celui des actifs.

Avec l’Espagne et l’Italie, la France est l’un des seuls pays au monde où les retraités vivent aussi bien que les actifs.

5. Une préférence française contre le travail

Tout le monde veut baisser les charges sur le travail, mais personne ne veut reporter l’effort ailleurs. Pas sur les retraites. Pas sur l’immobilier. Pas sur l’héritage, auquel 82 % des Français refusent toute hausse des droits.

Taxer le travail reste ce qui nous divise le moins. Résultat : en France, un euro sur deux perçu par les ménages, et un adulte sur deux, ne vivent pas du travail.

Dans le même temps, l’héritage prend le pas sur le travail. Il représentait 35 % des patrimoines dans les années 1970, 60 % aujourd’hui, et 75 % en 2045 à fiscalité inchangée.

6. La dette n’est plus indolore

La dette atteindra 120 % du PIB fin 2026. Le problème n’est pas son montant, car un État ne rembourse jamais : il réemprunte. Le problème, ce sont les intérêts.

Avec la remontée des taux, leur charge est passée d’environ 20 Md€ avant le Covid à près de 100 Md€. Trois points de PIB partent chaque année dans la dette, sans financer ni l’école, ni la défense, ni les retraites.

Deuxième partie – La facture

Antoine Foucher a chiffré ce qu’il faudrait financer pour redresser la productivité, réindustrialiser et faire que le travail paie de nouveau :

  • redevenir l’une des meilleures écoles du monde : 20 Md€ ;
  • former les adultes et lutter contre l’illettrisme : 5 Md€ ;
  • ramener les impôts de production au niveau allemand : 30 Md€ ;
  • rattraper la moyenne européenne en recherche : 15 Md€ ;
  • réussir la transition énergétique : 35 Md€ ;
  • accompagner le vieillissement : 15 Md€ ;
  • rendre au salarié 64 € sur 100 €, comme en Allemagne : 100 Md€.

Soit environ 220 Md€ par an. Il faut y ajouter 120 Md€ pour stabiliser la dette.

La facture totale avoisine donc 330 Md€ par an, soit 11 points de PIB, sans compter la défense ni la justice.

Troisième partie – Où sont les marges de manœuvre ?

1. Les pistes du débat public ne suffisent pas

  • Supprimer un échelon territorial : environ 10 Md€.
  • Supprimer 500 000 postes de fonctionnaires : 20 à 25 Md€.
  • Supprimer des comités : symbolique.
  • Réduire les aides aux entreprises : 10 à 20 Md€ au maximum.

Ces mesures sont peut-être utiles, mais elles ne sont pas à la bonne échelle.

2. Trois leviers à la bonne échelle

  1. Un pacte intergénérationnel, pour environ 200 Md€ à l’horizon 2035 : travailler trois ans de plus, et ramener le niveau de vie des retraités à 80 % de celui des actifs, comme ailleurs en Europe, en gelant les pensions pendant dix ans.
  2. Une TVA « circulaire », pour environ 50 Md€ : cinq points de plus, avec des taux allégés pour les produits de première nécessité et une taxation plus forte des produits importés hors d’Europe.
  3. Un plancher sur les grosses successions, pour 50 à 60 Md€ : un taux minimal de 20 % au-delà d’un million d’euros, hors biens professionnels.

On atteint environ 310 Md€. « Et vous voyez pourquoi on ne le fait pas » : chacun de ces leviers heurte une préférence majoritaire.

3. Trois issues possibles

  1. La guerre, qui impose de nouvelles priorités. Elle est évidemment inacceptable.
  2. La crise financière, que l’orateur juge la plus probable. Contrainte de solliciter la BCE, la France devrait alors accepter des conditions venues de Bruxelles et de Berlin.
  3. Un grand débat suivi d’un référendum, qu’il appelle de ses vœux : un projet de loi clair, débattu par la société civile plutôt que par les partis, puis tranché par les Français.

Ces propositions font débat. Dans la salle, certains ont jugé le référendum perdu d’avance dans une société d’individus. D’autres responsables estiment qu’une meilleure gestion suffirait, ou contestent l’effort demandé aux retraités et l’effet d’une hausse de TVA sur le pouvoir d’achat.

« Ce n’est pas le minimum qui est trop élevé, c’est l’écart qui est trop faible. »
Antoine Foucher

Conclusion

La France ne manque pas d’argent public : elle l’a affecté. En cinquante ans, elle a choisi les retraites, l’héritage et la solidarité plutôt que le travail, l’école et l’industrie.

2027 pourrait marquer un changement structurel. Soit par choix, à l’issue d’un vrai débat collectif. Soit sous la contrainte, si les marchés l’imposent.

Pour les dirigeants, quatre réflexes s’imposent :

  • Bâtir des scénarios 2027-2030 intégrant une hausse possible de la TVA, une nouvelle réforme des retraites et une évolution des charges.
  • Anticiper la transmission de l’entreprise, dans un cadre fiscal qui pourrait évoluer vite.
  • Optimiser dès maintenant la rémunération globale, pour que chaque euro dépensé profite davantage au salarié.
  • Prendre part au débat : Antoine Foucher invite explicitement les chefs d’entreprise à le porter dans leurs réseaux.

Les marges de manœuvre existent. Elles ne sont pas techniques, elles sont politiques.

mardi 20 octobre 2026

Lexique 424 Le pognon

 




"Le pognon est la récompense de ceux qui ne savent pas ce qu'ils veulent . si rien ne vous passionne , si vous n'avez aucune idée de comment changer le monde mais que vous avez de l'ambition, de l'énergie en trop vous faites quoi ? Du fric, c'est déjà ça."

in Le fondateur, Gulliano da Empoli , Gallimard 2026

jeudi 15 octobre 2026

APM 44 : Les changements du rapport au travail


Antoine Foucher, ancien directeur de cabinet de la ministre du Travail, ancien directeur des relations sociales du MEDEF et de Schneider Electric, dirigeant d’un cabinet de conseil en relations sociales.

Les salariés ne veulent plus travailler. Les jeunes ne s’engagent plus. Depuis le Covid, plus rien n’est comme avant.

Antoine Foucher récuse ces trois explications. Les nouveaux rapports au travail ne sont ni une question de génération ni un effet du Covid. Ils sont une réponse rationnelle à ce que le travail apporte, ou n’apporte plus, dans la vie des gens.

Première partie – Deux ruptures historiques

1. Le travail ne permet plus d’améliorer son niveau de vie

Pendant les Trente Glorieuses, le pouvoir d’achat progressait d’environ 5 % par an : on doublait son niveau de vie en quinze ans. Dans les années 1980 à 2000, la hausse était encore de 2 % par an, soit un doublement sur une carrière.

Depuis la crise de 2008, elle est tombée à moins de 1 % par an. Il faudrait aujourd’hui 80 ans de travail pour doubler son niveau de vie.

Le niveau de vie n’a jamais été aussi élevé en France. Mais pour la première fois depuis 1945, et probablement depuis 1850, il ne progresse plus pour ceux qui travaillent. Et c’est vrai à tous les niveaux de revenu, du SMIC aux 10 % les mieux payés : c’est une question d’époque, pas de salaire.

Le logement en est le symptôme le plus criant. Même avec un très bon premier salaire, on ne peut plus acheter à Paris sans être héritier.

2. La durée du travail ne diminue plus

En 1850, on travaillait environ 3 000 heures par an. Pendant 150 ans, chaque génération a travaillé moins que la précédente.

C’est fini. La durée annuelle a atteint un plancher, et la durée sur la vie remonte, sous l’effet de la démographie. Pour la première fois, les enfants passeront moins de temps à la retraite que leurs parents.

Une promesse rompue

Pendant un siècle et demi, la promesse du travail a été de vivre mieux en travaillant moins. Elle a été tenue grâce aux gains de productivité.

Aujourd’hui, chacun se dit : « Dans dix ans, je vivrai à peu près pareil, en travaillant pareil, voire un peu plus. »

On ne peut pas avoir le même rapport au travail avec l’une ou l’autre de ces deux perspectives.

Deuxième partie – Trois manières de s’adapter

1. La résistance : en faire le moins possible

Un salarié sur deux estime aujourd’hui donner plus qu’il ne reçoit. C’est deux fois plus qu’il y a vingt ans.

Les arrêts maladie en sont l’indicateur le plus net : trois jours de plus par salarié en vingt ans, avec une hausse marquée chez les moins de 30 ans. La tendance existait avant le Covid, qui n’a fait que l’accélérer.

Les conditions de travail n’ont pourtant jamais été aussi peu pénibles. Pour Antoine Foucher, un « droit à l’arrêt maladie » s’est installé dans les mœurs : faute d’être rémunérés en argent, certains se rémunèrent en temps.

2. La relativisation : le travail n’est plus central

Ce n’est pas de la paresse. Neuf Français sur dix jugent toujours le travail important, et le taux d’emploi n’a jamais été aussi élevé depuis 1975.

Ce qui a changé, c’est la part de ceux qui le jugent très important, au point de lui faire des sacrifices : ils ne sont plus que 24 %.

Le travail reste important, mais la vraie vie est ailleurs : la famille, les passions, le temps pour soi. D’où l’attachement au télétravail, à la proximité du lieu de travail et à la conciliation des temps.

3. La recherche de sens : au moins être fier de ce que je fais

Si le travail ne permet plus de vivre mieux, il doit au moins avoir du sens.

Ceux qui jugent leur travail dépourvu de sens démissionnent davantage. Dans toutes les enquêtes, quels que soient le métier ou le secteur, revient la même demande : l’autonomie. Elle est la condition du sens, car elle évite d’être interchangeable.

Les jeunes en tirent les conséquences : 7 % des sortants d’études deviennent indépendants, contre 3 % il y a vingt ans. Ils y trouvent l’autonomie, un meilleur revenu, et ils travaillent alors beaucoup.

Troisième partie – Une société sans justification collective du travail

Pendant des siècles, trois grands récits ont donné un sens collectif au travail :

  1. le religieux : travailler pour son salut ;
  2. le politique : travailler pour une société plus juste ;
  3. le progrès matériel : travailler pour que ses enfants vivent mieux.

Aucun ne fonctionne plus. Selon Marcel Gauchet, nous sommes devenus une société d’individus, où la légitimité part du bas.

Chacun se retrouve donc seul avec la question : à quoi sert mon travail ? Et c’est vers l’entreprise que cette question se reporte. Elle est aujourd’hui le collectif auquel les Français font le plus confiance, surtout les PME.

Un dirigeant racontait qu’un jeune ingénieur lui avait demandé, en pleine réunion du lundi, ce que ferait l’entreprise si le RN arrivait au pouvoir. Toute la table jugeait la question légitime.

« Il est plus intéressant de diriger des gens qui veulent du sens que des gens obéissants. »
Antoine Foucher

Pourquoi le travail ne paie plus

Ce n’est pas la faute des actionnaires : en France, le partage de la valeur entre travail et capital est stable depuis 70 ans.

Ce n’est pas non plus la faute des hauts salaires : l’écart entre les 10 % les mieux payés et les 10 % les moins payés reste de 1 à 3.

Les vraies causes sont la désindustrialisation, puisque c’est l’industrie qui produit les gains de productivité, et le recul de notre niveau de compétences face aux autres pays. S’y ajoute un écart record entre ce que coûte un salarié et ce qu’il perçoit : sur 100 € de travail, il en reste 54 sur son compte, contre 69 en 1970.

Conclusion

Les comportements au travail sont rationnels avant d’être culturels. Les lire comme un problème de génération, c’est se tromper de diagnostic.

Le rapport de force s’est inversé : la population active n’augmente plus, et le salarié mécontent trouve ailleurs. L’entreprise qui ne s’adapte pas perdra ses talents.

Pour les dirigeants, cinq leviers se dégagent :

  • Repenser la rémunération globale, en cherchant les dispositifs où 1 € versé fait 1 € perçu : intéressement, participation, épargne salariale, actionnariat salarié.
  • Donner de l’autonomie, en laissant aux équipes la responsabilité du « comment ».
  • Dire le sens du collectif, sans bullshit : à quoi sert l’entreprise et à quoi elle contribue.
  • Assouplir l’organisation du temps, qui fait désormais partie de la proposition employeur.
  • Piloter l’absentéisme et le turnover comme de vrais indicateurs économiques.

lundi 12 octobre 2026

Lexique 423 L'axe

 



"A ce moment là , nous pensons encore que c'est la faute de quelqu'un. Nous n'avons pas comprise que le fond a changé d'axe."

in Le fondateur, Gulliano da Empoli , Gallimard 2026

lundi 13 juillet 2026

Lexique 422 Philosophie de l'histoire





"Sans doute faut-il une certaine philosophie de l'histoire pour concevoir pareil changement . Il faut avoir admis qu'il y a dans l'histoire des moments d'invention, où surgit une idée nouvelle que la situation appelle et qui change la donne; Il ya de grands exemples. Ce qui s'est joué au Jeu de Paume le 23 juin 1789 en est un. Le roi a décidé de mettre fin aux Etats généraux. A l'envoyé venu transmettre , Mirabeau , qui les préside a répondu : " La nation donne ordres, elle n'en reçoit pas."

in Nouvelles Esquisses , Jeans François Billeter , Allia, 2025

lundi 6 juillet 2026

lexique 421 L'état du monde


 "Avant que le grand vent ne m'emporte, j'avais longtemps pensé que nous n'avions à répondre que de nos actes, non ceux des autres, et encore moins de l'état du monde que nous n'avons pas choisi, que nous ne pouvons pas changer. Je dis que je me trompais : nous avons é répondre aussi de l'état de ce monde, même si nous ne l'avons pas choisi et ne pouvons le changer; parce que nous acceptons d'y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos coeurs las, notre assentiment."

Très brève théorie de l'enfer , Jérôme Ferrari , Actes Sud, 2026