Antoine Foucher, ancien directeur de cabinet de la ministre du Travail, ancien directeur des relations sociales du MEDEF et de Schneider Electric, dirigeant d’un cabinet de conseil en relations sociales.
Les salariés ne veulent plus travailler. Les jeunes ne s’engagent plus. Depuis le Covid, plus rien n’est comme avant.
Antoine Foucher récuse ces trois explications. Les nouveaux rapports au travail ne sont ni une question de génération ni un effet du Covid. Ils sont une réponse rationnelle à ce que le travail apporte, ou n’apporte plus, dans la vie des gens.
Première partie – Deux ruptures historiques
1. Le travail ne permet plus d’améliorer son niveau de vie
Pendant les Trente Glorieuses, le pouvoir d’achat progressait d’environ 5 % par an : on doublait son niveau de vie en quinze ans. Dans les années 1980 à 2000, la hausse était encore de 2 % par an, soit un doublement sur une carrière.
Depuis la crise de 2008, elle est tombée à moins de 1 % par an. Il faudrait aujourd’hui 80 ans de travail pour doubler son niveau de vie.
Le niveau de vie n’a jamais été aussi élevé en France. Mais pour la première fois depuis 1945, et probablement depuis 1850, il ne progresse plus pour ceux qui travaillent. Et c’est vrai à tous les niveaux de revenu, du SMIC aux 10 % les mieux payés : c’est une question d’époque, pas de salaire.
Le logement en est le symptôme le plus criant. Même avec un très bon premier salaire, on ne peut plus acheter à Paris sans être héritier.
2. La durée du travail ne diminue plus
En 1850, on travaillait environ 3 000 heures par an. Pendant 150 ans, chaque génération a travaillé moins que la précédente.
C’est fini. La durée annuelle a atteint un plancher, et la durée sur la vie remonte, sous l’effet de la démographie. Pour la première fois, les enfants passeront moins de temps à la retraite que leurs parents.
Une promesse rompue
Pendant un siècle et demi, la promesse du travail a été de vivre mieux en travaillant moins. Elle a été tenue grâce aux gains de productivité.
Aujourd’hui, chacun se dit : « Dans dix ans, je vivrai à peu près pareil, en travaillant pareil, voire un peu plus. »
On ne peut pas avoir le même rapport au travail avec l’une ou l’autre de ces deux perspectives.
Deuxième partie – Trois manières de s’adapter
1. La résistance : en faire le moins possible
Un salarié sur deux estime aujourd’hui donner plus qu’il ne reçoit. C’est deux fois plus qu’il y a vingt ans.
Les arrêts maladie en sont l’indicateur le plus net : trois jours de plus par salarié en vingt ans, avec une hausse marquée chez les moins de 30 ans. La tendance existait avant le Covid, qui n’a fait que l’accélérer.
Les conditions de travail n’ont pourtant jamais été aussi peu pénibles. Pour Antoine Foucher, un « droit à l’arrêt maladie » s’est installé dans les mœurs : faute d’être rémunérés en argent, certains se rémunèrent en temps.
2. La relativisation : le travail n’est plus central
Ce n’est pas de la paresse. Neuf Français sur dix jugent toujours le travail important, et le taux d’emploi n’a jamais été aussi élevé depuis 1975.
Ce qui a changé, c’est la part de ceux qui le jugent très important, au point de lui faire des sacrifices : ils ne sont plus que 24 %.
Le travail reste important, mais la vraie vie est ailleurs : la famille, les passions, le temps pour soi. D’où l’attachement au télétravail, à la proximité du lieu de travail et à la conciliation des temps.
3. La recherche de sens : au moins être fier de ce que je fais
Si le travail ne permet plus de vivre mieux, il doit au moins avoir du sens.
Ceux qui jugent leur travail dépourvu de sens démissionnent davantage. Dans toutes les enquêtes, quels que soient le métier ou le secteur, revient la même demande : l’autonomie. Elle est la condition du sens, car elle évite d’être interchangeable.
Les jeunes en tirent les conséquences : 7 % des sortants d’études deviennent indépendants, contre 3 % il y a vingt ans. Ils y trouvent l’autonomie, un meilleur revenu, et ils travaillent alors beaucoup.
Troisième partie – Une société sans justification collective du travail
Pendant des siècles, trois grands récits ont donné un sens collectif au travail :
- le religieux : travailler pour son salut ;
- le politique : travailler pour une société plus juste ;
- le progrès matériel : travailler pour que ses enfants vivent mieux.
Aucun ne fonctionne plus. Selon Marcel Gauchet, nous sommes devenus une société d’individus, où la légitimité part du bas.
Chacun se retrouve donc seul avec la question : à quoi sert mon travail ? Et c’est vers l’entreprise que cette question se reporte. Elle est aujourd’hui le collectif auquel les Français font le plus confiance, surtout les PME.
Un dirigeant racontait qu’un jeune ingénieur lui avait demandé, en pleine réunion du lundi, ce que ferait l’entreprise si le RN arrivait au pouvoir. Toute la table jugeait la question légitime.
« Il est plus intéressant de diriger des gens qui veulent du sens que des gens obéissants. »
Antoine Foucher
Pourquoi le travail ne paie plus
Ce n’est pas la faute des actionnaires : en France, le partage de la valeur entre travail et capital est stable depuis 70 ans.
Ce n’est pas non plus la faute des hauts salaires : l’écart entre les 10 % les mieux payés et les 10 % les moins payés reste de 1 à 3.
Les vraies causes sont la désindustrialisation, puisque c’est l’industrie qui produit les gains de productivité, et le recul de notre niveau de compétences face aux autres pays. S’y ajoute un écart record entre ce que coûte un salarié et ce qu’il perçoit : sur 100 € de travail, il en reste 54 sur son compte, contre 69 en 1970.
Conclusion
Les comportements au travail sont rationnels avant d’être culturels. Les lire comme un problème de génération, c’est se tromper de diagnostic.
Le rapport de force s’est inversé : la population active n’augmente plus, et le salarié mécontent trouve ailleurs. L’entreprise qui ne s’adapte pas perdra ses talents.
Pour les dirigeants, cinq leviers se dégagent :
- Repenser la rémunération globale, en cherchant les dispositifs où 1 € versé fait 1 € perçu : intéressement, participation, épargne salariale, actionnariat salarié.
- Donner de l’autonomie, en laissant aux équipes la responsabilité du « comment ».
- Dire le sens du collectif, sans bullshit : à quoi sert l’entreprise et à quoi elle contribue.
- Assouplir l’organisation du temps, qui fait désormais partie de la proposition employeur.
- Piloter l’absentéisme et le turnover comme de vrais indicateurs économiques.

