Commentaire du livre de Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch
En bref. Après la thèse, les faits. Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch documentent la bascule anthropologique dans presque tous les domaines de la vie : la famille, le mariage, la natalité, les noms, la religion, la mort, le travail, le corps, les écrans, l’amour, le recours aux psychologues, l’alcool et les drogues. Ce deuxième commentaire passe en revue ces comportements, chiffres à l’appui. Pris un à un, ils peuvent sembler anecdotiques. Rassemblés, ils dessinent le portrait cohérent de l’homo occidentalis.
La famille : de l’institution à l’affaire privée
La figure du père est la première à vaciller. Dans la publicité, le père de famille est souvent ridiculisé. Les jeunes pères compensent par une présence affective plus directe et plus régulière que leurs aînés. Ils partagent le rôle autrefois dévolu à la mère et prennent en charge une fonction nourricière.
La relation parents-enfants s’inverse. Les règles ne sont plus imposées : elles sont négociées, justifiées, discutées collégialement. À l’école, les parents prennent le plus souvent le parti de leur enfant contre l’institution, et contestent aux enseignants le droit de réprimander ou de sanctionner. Parvenus à la trentaine ou à la quarantaine, nombre d’adultes mènent une vie d’« adulescents ». Le terme ne désigne pas une pathologie, mais un phénomène social d’ampleur. Marcel Gauchet en tire la conclusion : la famille s’est privatisée. Elle ne vise plus l’intégration sociale de l’enfant, mais son épanouissement individuel.
Le mariage et le couple : du devoir au choix
Les chiffres sont nets. Dans l’immédiat après-guerre, on célébrait en France plus de 320 000 mariages par an. On en célèbre aujourd’hui environ 230 000. Le déclin est engagé depuis le début des années 1970, et le divorce par consentement mutuel, ouvert en 1974, s’est banalisé. Le PACS représente désormais 54 % des unions. Il sert parfois de sas avant le mariage : la moitié des PACS dissous le sont pour un mariage.
Les auteurs relèvent un paradoxe éclairant. L’infidélité, péché aux yeux de la religion, était socialement tolérée comme une soupape qui permettait au mariage de tenir. C’est que l’enjeu du mariage était moins l’amour que la famille et la transmission. Aujourd’hui, le mariage est devenu un choix véritable, ce qui le rend paradoxalement plus solide là où il existe, sans inverser la tendance de fond.
Les naissances : la fin de l’évidence
Les naissances hors mariage sont devenues la norme : 8 % en 1946, 65 % en 2022. Une seconde transition démographique est à l’œuvre. Elle tient à des problèmes de fertilité, à une mise en couple plus tardive, aux difficultés économiques de certains groupes, au coût du logement et à l’insuffisance des politiques de petite enfance. Mais les auteurs soulignent surtout un changement de représentations, intervenu au début des années 2000 : avoir une descendance n’est plus une évidence sociale. Les adultes « sans enfant par choix » gagnent du terrain.
En parallèle, la proportion de foyers possédant un animal de compagnie est passée de 44 % à 55 % en France entre les années 1990 et 2024. Elle est particulièrement élevée chez les jeunes adultes sans enfant. L’animal fait l’objet d’une attention et d’un marché considérables.
Les noms et les prénoms : de l’héritage à la propriété
Autrefois, les prénoms renvoyaient à un lieu, un métier, une position dans la famille ou un trait de caractère. L’enfant recevait celui de son parrain ou d’un ascendant. Le prénom, comme le nom, précédait la naissance : il appartenait à « la caravane des générations » plus qu’à l’individu, qui devait se montrer à la hauteur de son nom.
Le stock de prénoms donnés en France est passé de 2 000 après 1945 à 4 000, puis à 14 000 au début des années 2010 et à près de 16 000 aujourd’hui. Sur le plan juridique, la loi de 2002 permet pour la première fois aux parents de choisir le nom de famille de leurs enfants. Depuis 2022, la loi Vignal permet aux majeurs de choisir leur nom sur simple demande, et les changements de nom ont triplé. Un jeune peut désormais choisir entre le nom de son père et celui de sa mère dès 13 ans avec l’accord de ses parents, puis seul à sa majorité. Il peut aussi changer de prénom, et modifier la mention de son sexe à l’état civil sans traitement médical. Le nom est devenu un bien dont on dispose, il s’est désinstitutionnalisé.
La religion : une anthropologie devenue post-chrétienne
Au-delà du recul des croyances, c’est tout le soubassement chrétien qui s’efface. La part d’enfants baptisés est passée de 47 % en 1970 à 29 % en 2023. Le prénom Marie, porté par près de 20 % des filles au début du XXe siècle, ne l’est plus que par 0,2 % aujourd’hui. Le mariage religieux, pilier de l’anthropologie chrétienne, est tombé en désuétude.
La mort : une rupture millénaire
Charlemagne avait interdit la crémation sous peine de mort en 785, et l’enterrement est resté jusqu’au début du XXe siècle la forme quasi unique des obsèques en Occident. En Allemagne, la crémation représentait moins de 2 % des obsèques en 1920 et 7,5 % en 1930. Elle atteint aujourd’hui 78 %. Ailleurs, en Inde, dans la Rome antique ou au Japon, la crémation s’inscrit dans un culte et une cosmogonie. La crémation occidentale moderne se justifie, elle, par le gain de place, le coût et l’environnement. Dans une société qui ne croit plus à la résurrection des corps, elle apparaît comme l’ultime conséquence de l’athéisme.
Les cérémonies sont en carence rituelle. Les familles se retrouvent souvent démunies, contraintes d’inventer elles-mêmes les obsèques. Le rituel offrait une solidarité verticale : l’assurance que d’autres, avant nous, ont traversé et surmonté la même douleur. Aucun rituel laïque digne de ce nom ne l’a remplacé, et le deuil retombe sur chacun. En France, 21 % des crémations donnent lieu à une dispersion des cendres, strictement encadrée par la loi. Pour la première fois de l’histoire, chacun choisit son mode de sépulture. La légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie dans de nombreux pays prolonge ce mouvement jusqu’au choix de sa propre mort.
Le travail : la fin d’une valeur centrale
En 1990, 60 % des Français considéraient le travail comme très important dans leur vie. En 2025, ils ne sont plus que 24 %. Les auteurs l’expliquent par la baisse du temps de travail (une demi-journée gagnée par semaine depuis les années 1970), par le poids des loisirs et par le détachement à l’égard de la sacralisation chrétienne du labeur.
Le vêtement en porte la trace. Le costume et la cravate reculent, et le casual Friday a gagné toute la semaine. Le jean, le T-shirt et les baskets sont devenus la norme, sur le modèle des patrons médiatiques de la tech.
Le moi au centre
Plusieurs signes culturels jalonnent l’avènement du moi. Dans les années 1980, les « livres dont vous êtes le héros » se vendent à plus de 15 millions d’exemplaires : le lecteur devient le personnage principal. Dans les années 2000, l’usage du « je » progresse dans les corpus de textes en français, anglais, allemand et italien. La voiture individuelle, puis le Walkman, puis le smartphone enferment chacun dans sa bulle. Le selfie, né avec l’iPhone 4 en 2010, est élu mot de l’année en 2013. Les grandes marques passent de la multiplication des références à la customisation, qui laisse le client concevoir lui-même son produit.
Le corps : un objet à personnaliser et à exposer
Le tatouage. Longtemps interdit par la religion, réservé aux marins, aux militaires et aux bagnards, le tatouage se diffuse avec les contre-cultures, puis bascule dans les jeunes générations au tournant des années 1990. Aujourd’hui, 31 % des Américains, 21 % des Britanniques et 18 % des Français sont tatoués. Parti des milieux populaires, il gagne progressivement les plus favorisés. Pour 69 % des tatoués américains, il s’agit de se souvenir de quelqu’un ou de quelque chose, ou de l’honorer. Une marque indélébile et personnelle remplace la commémoration collective que la culture et la religion organisaient autrefois.
La chirurgie esthétique. Elle explose depuis quinze ans. La part des hommes parmi les interventions est passée de 5 % au début des années 2000 à 15 % vingt ans plus tard. Selon une enquête, les 18-24 ans sont désormais plus nombreux que les 50-60 ans à recourir à une opération. Snapchat, 450 millions d’utilisateurs dont 26 millions en France, a fait du selfie sa marque de fabrique. Ses 700 filtres permettent à chacun de produire et de diffuser une image idéalisée de lui-même.
Le sport. Le temps libéré a nourri des marchés très porteurs. Le culturisme, avec ses compléments alimentaires et son « no pain, no gain », place la douleur au cœur de la pratique. Le fitness a installé ses salles dans tous les paysages urbains et sur les réseaux sociaux. Le running est devenu en quelques décennies un sport de masse, individuel par excellence, prolongé par la bulle des écouteurs. Il est d’ailleurs davantage pratiqué par les cadres que par les travailleurs manuels. Son vocabulaire a suivi la montée de la performance : jogging dans les années 1970, footing dans les années 1990-2000, running depuis 2010, puis trail et ultra-trail. Le marathonien qui va au bout devient un finisher et en porte le T-shirt.
Les écrans et le virtuel
L’histoire va de Pong (1972) à Second Life (2003), où l’on peut assister à des concerts ou suivre des cours de Stanford, jusqu’à Pokémon GO (2016), qui fait surgir le virtuel dans le réel. En 2020, 73 % des Français jouaient au moins occasionnellement aux jeux vidéo, et 58 % régulièrement. Le temps d’écran moyen atteint 4,7 heures par jour, et bien davantage chez les adolescents. Dans l’univers numérique, le regard règne seul : le toucher, l’odorat et le goût disparaissent, l’ouïe est peu sollicitée.
L’amour et la sexualité
Les lieux de rencontre ont changé radicalement. Dans les années 1930, on se rencontrait par la famille, les amis, l’école et l’église. Dans les années 1960-1970, au travail, au restaurant, au bar. En 2024, les applications représentent 61 % des rencontres. Elles sont d’ailleurs passées de la promesse d’une rencontre romantique à la mise à disposition rapide d’un partenaire sexuel.
Les formes de relation se diversifient : couple libre, polyamour, fuck friends, coup d’un soir. Le ghosting permet de rompre sans un mot, en cessant de répondre ou en bloquant l’autre sur les réseaux. Les patients d’autrefois venaient voir Freud pour se délivrer de la culpabilité attachée à leur sexualité. Ceux d’aujourd’hui viennent, disent les auteurs, pour être aidés à multiplier leurs conquêtes. La honte de ne plus être vierge a fait place à la honte de l’être encore.
Pourtant, l’activité sexuelle recule. Aux États-Unis, 55 % des 18-64 ans avaient des relations au moins une fois par semaine en 1990, contre 37 % en 2024. En France, le taux d’activité sexuelle est passé de 91 % en 2006 à 60 % en 2024, une baisse due surtout aux 18-29 ans. Les couples passent leurs soirées côte à côte, chacun devant son écran, écouteurs sur les oreilles. La consommation de pornographie et l’usage des sextoys progressent. La solitude s’étend : en trente ans, les adultes américains ont vu se réduire significativement leur nombre d’amis proches. En France, la part des femmes de 30 ans vivant en couple est passée de 77 % en 1990 à 66 % en 2021.
Le recours au psy
Le psy a pris la place du curé. En France, le nombre de psychologues est passé de 27 000 en 2008 à 73 000 en 2023. La part des Français ayant suivi une psychothérapie est passée de 5 % en 2001 à 28 % en 2013. Autour de lui s’est développé tout un écosystème du bien-être : méditation de pleine conscience, sophrologie, pensée positive, PNL, analyse transactionnelle, coaching. Ces pratiques partagent une même colonne vertébrale : renforcer le moi, rêver grand, libérer son potentiel, optimiser sa réussite et sa performance. Les auteurs leur reprochent d’évacuer la part tragique de l’existence. Le manque et la souffrance deviennent le signe d’un mauvais mindset qu’il appartiendrait à chacun de corriger.
L’alcool et les drogues : des pratiques qui changent de nature
La consommation d’alcool pur baisse continûment dans le monde. Les pays producteurs de vin et de bière ont vu leur consommation chuter depuis les années 1960, tandis que celle des alcools forts a battu des records dans les années 2010. L’alcoolisme reste pourtant responsable de 40 000 à 50 000 décès par an en France. Le binge drinking, apparu massivement dans les années 2000, s’est diffusé chez les jeunes, et pour la première fois chez les jeunes femmes, au point d’alerter les pouvoirs publics. Le gaz hilarant relève du même registre.
Les drogues se banalisent. En trente ans, l’opinion est passée de plus de deux tiers d’opposants à plus de deux tiers de partisans de la légalisation du cannabis. La part des 18-64 ans l’ayant expérimenté est passée de 12,7 % en 1992 à 50,4 % en 2023. La cocaïne, autrefois cantonnée au monde de la nuit et du spectacle, est devenue la deuxième drogue la plus expérimentée : de 5,6 % des 18-64 ans en 2017 à 9,3 % en 2022. Son usage dans l’année a été multiplié par neuf depuis 1992. La MDMA, drogue des années 1990, a connu un regain dans les années 2010 : 8,2 % des 18-64 ans l’avaient expérimentée en 2022.
La vie sociale et politique
La dissolution de la verticalité se lit enfin dans des faits qui défraient la chronique : refus d’obtempérer, agressions de médecins, d’enseignants ou d’élus locaux. Ces figures jouissaient autrefois d’une forme d’immunité. Dans l’entreprise, nombre de collaborateurs refusent désormais un poste d’encadrement, alors que gravir les échelons était l’ambition par excellence sous l’ancien régime. Le vocabulaire de l’insécurité diffuse s’impose aussi : safe spaces, réunions en non-mixité, trigger warnings, micro-agressions. La presse traditionnelle voit son public vieillir, tandis que les jeunes s’informent sur des réseaux sociaux où aucune instance ne régule plus le débat.
Ce que ces manifestations nous apprennent, et ce qu’elles peuvent changer dans notre pratique
L’intérêt de cet inventaire est sa cohérence : derrière la crémation, le tatouage, le PACS, le running ou le ghosting, c’est la même logique d’autodétermination qui opère. Pour les dirigeants que nous accompagnons, en particulier dans le marketing, le digital et les médias, trois enseignements s’imposent.
Ces secteurs sont au cœur du mouvement. Le client roi, la customisation, le selfie, les communautés affinitaires et l’économie de l’attention ne sont pas seulement des tendances de marché. Ce sont des moteurs du nouveau régime psychique. C’est une question de positionnement et de responsabilité à poser franchement en comité de direction : que nourrissons-nous, et que voulons-nous nourrir ?
Le rapport au travail a changé de statut. Quand trois Français sur quatre ne placent plus le travail au centre de leur vie, le projet d’entreprise ne peut plus présupposer l’engagement. Il doit le susciter, par le sens, la qualité du collectif et la place laissée à l’autonomie. La perte de la cravate n’est pas un détail vestimentaire. C’est le signe que les codes hérités ne suffisent plus à faire tenir une organisation.
Les rituels manquent, y compris dans l’entreprise. La carence rituelle face à la mort a son équivalent dans la vie professionnelle : arrivées, départs, réussites, échecs, transmissions passent souvent sans être marqués. Les auteurs montrent ce que coûte l’absence de rituel. Une PME peut, à son échelle, recréer ces moments symboliques qui relient les individus au collectif.
Un avertissement pour notre propre métier. Le livre range le coaching parmi les pratiques qui peuvent alimenter la tyrannie de la performance. C’est une critique utile. Elle invite à un accompagnement qui ne promet pas que tout problème a une solution individuelle, et qui sait aussi aider un dirigeant à accepter la limite et le renoncement.
Homo occidentalis (2/3) : les manifestations du nouveau régime psychique
Commentaire du livre de Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch
En bref. Après la thèse, les faits. Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch documentent la bascule anthropologique dans presque tous les domaines de la vie : la famille, le mariage, la natalité, les noms, la religion, la mort, le travail, le corps, les écrans, l’amour, le recours aux psychologues, l’alcool et les drogues. Ce deuxième commentaire passe en revue ces comportements, chiffres à l’appui. Pris un à un, ils peuvent sembler anecdotiques. Rassemblés, ils dessinent le portrait cohérent de l’homo occidentalis.
La famille : de l’institution à l’affaire privée
La figure du père est la première à vaciller. Dans la publicité, le père de famille est souvent ridiculisé. Les jeunes pères compensent par une présence affective plus directe et plus régulière que leurs aînés. Ils partagent le rôle autrefois dévolu à la mère et prennent en charge une fonction nourricière.
La relation parents-enfants s’inverse. Les règles ne sont plus imposées : elles sont négociées, justifiées, discutées collégialement. À l’école, les parents prennent le plus souvent le parti de leur enfant contre l’institution, et contestent aux enseignants le droit de réprimander ou de sanctionner. Parvenus à la trentaine ou à la quarantaine, nombre d’adultes mènent une vie d’« adulescents ». Le terme ne désigne pas une pathologie, mais un phénomène social d’ampleur. Marcel Gauchet en tire la conclusion : la famille s’est privatisée. Elle ne vise plus l’intégration sociale de l’enfant, mais son épanouissement individuel.
Le mariage et le couple : du devoir au choix
Les chiffres sont nets. Dans l’immédiat après-guerre, on célébrait en France plus de 320 000 mariages par an. On en célèbre aujourd’hui environ 230 000. Le déclin est engagé depuis le début des années 1970, et le divorce par consentement mutuel, ouvert en 1974, s’est banalisé. Le PACS représente désormais 54 % des unions. Il sert parfois de sas avant le mariage : la moitié des PACS dissous le sont pour un mariage.
Les auteurs relèvent un paradoxe éclairant. L’infidélité, péché aux yeux de la religion, était socialement tolérée comme une soupape qui permettait au mariage de tenir. C’est que l’enjeu du mariage était moins l’amour que la famille et la transmission. Aujourd’hui, le mariage est devenu un choix véritable, ce qui le rend paradoxalement plus solide là où il existe, sans inverser la tendance de fond.
Les naissances : la fin de l’évidence
Les naissances hors mariage sont devenues la norme : 8 % en 1946, 65 % en 2022. Une seconde transition démographique est à l’œuvre. Elle tient à des problèmes de fertilité, à une mise en couple plus tardive, aux difficultés économiques de certains groupes, au coût du logement et à l’insuffisance des politiques de petite enfance. Mais les auteurs soulignent surtout un changement de représentations, intervenu au début des années 2000 : avoir une descendance n’est plus une évidence sociale. Les adultes « sans enfant par choix » gagnent du terrain.
En parallèle, la proportion de foyers possédant un animal de compagnie est passée de 44 % à 55 % en France entre les années 1990 et 2024. Elle est particulièrement élevée chez les jeunes adultes sans enfant. L’animal fait l’objet d’une attention et d’un marché considérables.
Les noms et les prénoms : de l’héritage à la propriété
Autrefois, les prénoms renvoyaient à un lieu, un métier, une position dans la famille ou un trait de caractère. L’enfant recevait celui de son parrain ou d’un ascendant. Le prénom, comme le nom, précédait la naissance : il appartenait à « la caravane des générations » plus qu’à l’individu, qui devait se montrer à la hauteur de son nom.
Le stock de prénoms donnés en France est passé de 2 000 après 1945 à 4 000, puis à 14 000 au début des années 2010 et à près de 16 000 aujourd’hui. Sur le plan juridique, la loi de 2002 permet pour la première fois aux parents de choisir le nom de famille de leurs enfants. Depuis 2022, la loi Vignal permet aux majeurs de choisir leur nom sur simple demande, et les changements de nom ont triplé. Un jeune peut désormais choisir entre le nom de son père et celui de sa mère dès 13 ans avec l’accord de ses parents, puis seul à sa majorité. Il peut aussi changer de prénom, et modifier la mention de son sexe à l’état civil sans traitement médical. Le nom est devenu un bien dont on dispose, il s’est désinstitutionnalisé.
La religion : une anthropologie devenue post-chrétienne
Au-delà du recul des croyances, c’est tout le soubassement chrétien qui s’efface. La part d’enfants baptisés est passée de 47 % en 1970 à 29 % en 2023. Le prénom Marie, porté par près de 20 % des filles au début du XXe siècle, ne l’est plus que par 0,2 % aujourd’hui. Le mariage religieux, pilier de l’anthropologie chrétienne, est tombé en désuétude.
La mort : une rupture millénaire
Charlemagne avait interdit la crémation sous peine de mort en 785, et l’enterrement est resté jusqu’au début du XXe siècle la forme quasi unique des obsèques en Occident. En Allemagne, la crémation représentait moins de 2 % des obsèques en 1920 et 7,5 % en 1930. Elle atteint aujourd’hui 78 %. Ailleurs, en Inde, dans la Rome antique ou au Japon, la crémation s’inscrit dans un culte et une cosmogonie. La crémation occidentale moderne se justifie, elle, par le gain de place, le coût et l’environnement. Dans une société qui ne croit plus à la résurrection des corps, elle apparaît comme l’ultime conséquence de l’athéisme.
Les cérémonies sont en carence rituelle. Les familles se retrouvent souvent démunies, contraintes d’inventer elles-mêmes les obsèques. Le rituel offrait une solidarité verticale : l’assurance que d’autres, avant nous, ont traversé et surmonté la même douleur. Aucun rituel laïque digne de ce nom ne l’a remplacé, et le deuil retombe sur chacun. En France, 21 % des crémations donnent lieu à une dispersion des cendres, strictement encadrée par la loi. Pour la première fois de l’histoire, chacun choisit son mode de sépulture. La légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie dans de nombreux pays prolonge ce mouvement jusqu’au choix de sa propre mort.
Le travail : la fin d’une valeur centrale
En 1990, 60 % des Français considéraient le travail comme très important dans leur vie. En 2025, ils ne sont plus que 24 %. Les auteurs l’expliquent par la baisse du temps de travail (une demi-journée gagnée par semaine depuis les années 1970), par le poids des loisirs et par le détachement à l’égard de la sacralisation chrétienne du labeur.
Le vêtement en porte la trace. Le costume et la cravate reculent, et le casual Friday a gagné toute la semaine. Le jean, le T-shirt et les baskets sont devenus la norme, sur le modèle des patrons médiatiques de la tech.
Le moi au centre
Plusieurs signes culturels jalonnent l’avènement du moi. Dans les années 1980, les « livres dont vous êtes le héros » se vendent à plus de 15 millions d’exemplaires : le lecteur devient le personnage principal. Dans les années 2000, l’usage du « je » progresse dans les corpus de textes en français, anglais, allemand et italien. La voiture individuelle, puis le Walkman, puis le smartphone enferment chacun dans sa bulle. Le selfie, né avec l’iPhone 4 en 2010, est élu mot de l’année en 2013. Les grandes marques passent de la multiplication des références à la customisation, qui laisse le client concevoir lui-même son produit.
Le corps : un objet à personnaliser et à exposer
Le tatouage. Longtemps interdit par la religion, réservé aux marins, aux militaires et aux bagnards, le tatouage se diffuse avec les contre-cultures, puis bascule dans les jeunes générations au tournant des années 1990. Aujourd’hui, 31 % des Américains, 21 % des Britanniques et 18 % des Français sont tatoués. Parti des milieux populaires, il gagne progressivement les plus favorisés. Pour 69 % des tatoués américains, il s’agit de se souvenir de quelqu’un ou de quelque chose, ou de l’honorer. Une marque indélébile et personnelle remplace la commémoration collective que la culture et la religion organisaient autrefois.
La chirurgie esthétique. Elle explose depuis quinze ans. La part des hommes parmi les interventions est passée de 5 % au début des années 2000 à 15 % vingt ans plus tard. Selon une enquête, les 18-24 ans sont désormais plus nombreux que les 50-60 ans à recourir à une opération. Snapchat, 450 millions d’utilisateurs dont 26 millions en France, a fait du selfie sa marque de fabrique. Ses 700 filtres permettent à chacun de produire et de diffuser une image idéalisée de lui-même.
Le sport. Le temps libéré a nourri des marchés très porteurs. Le culturisme, avec ses compléments alimentaires et son « no pain, no gain », place la douleur au cœur de la pratique. Le fitness a installé ses salles dans tous les paysages urbains et sur les réseaux sociaux. Le running est devenu en quelques décennies un sport de masse, individuel par excellence, prolongé par la bulle des écouteurs. Il est d’ailleurs davantage pratiqué par les cadres que par les travailleurs manuels. Son vocabulaire a suivi la montée de la performance : jogging dans les années 1970, footing dans les années 1990-2000, running depuis 2010, puis trail et ultra-trail. Le marathonien qui va au bout devient un finisher et en porte le T-shirt.
Les écrans et le virtuel
L’histoire va de Pong (1972) à Second Life (2003), où l’on peut assister à des concerts ou suivre des cours de Stanford, jusqu’à Pokémon GO (2016), qui fait surgir le virtuel dans le réel. En 2020, 73 % des Français jouaient au moins occasionnellement aux jeux vidéo, et 58 % régulièrement. Le temps d’écran moyen atteint 4,7 heures par jour, et bien davantage chez les adolescents. Dans l’univers numérique, le regard règne seul : le toucher, l’odorat et le goût disparaissent, l’ouïe est peu sollicitée.
L’amour et la sexualité
Les lieux de rencontre ont changé radicalement. Dans les années 1930, on se rencontrait par la famille, les amis, l’école et l’église. Dans les années 1960-1970, au travail, au restaurant, au bar. En 2024, les applications représentent 61 % des rencontres. Elles sont d’ailleurs passées de la promesse d’une rencontre romantique à la mise à disposition rapide d’un partenaire sexuel.
Les formes de relation se diversifient : couple libre, polyamour, fuck friends, coup d’un soir. Le ghosting permet de rompre sans un mot, en cessant de répondre ou en bloquant l’autre sur les réseaux. Les patients d’autrefois venaient voir Freud pour se délivrer de la culpabilité attachée à leur sexualité. Ceux d’aujourd’hui viennent, disent les auteurs, pour être aidés à multiplier leurs conquêtes. La honte de ne plus être vierge a fait place à la honte de l’être encore.
Pourtant, l’activité sexuelle recule. Aux États-Unis, 55 % des 18-64 ans avaient des relations au moins une fois par semaine en 1990, contre 37 % en 2024. En France, le taux d’activité sexuelle est passé de 91 % en 2006 à 60 % en 2024, une baisse due surtout aux 18-29 ans. Les couples passent leurs soirées côte à côte, chacun devant son écran, écouteurs sur les oreilles. La consommation de pornographie et l’usage des sextoys progressent. La solitude s’étend : en trente ans, les adultes américains ont vu se réduire significativement leur nombre d’amis proches. En France, la part des femmes de 30 ans vivant en couple est passée de 77 % en 1990 à 66 % en 2021.
Le recours au psy
Le psy a pris la place du curé. En France, le nombre de psychologues est passé de 27 000 en 2008 à 73 000 en 2023. La part des Français ayant suivi une psychothérapie est passée de 5 % en 2001 à 28 % en 2013. Autour de lui s’est développé tout un écosystème du bien-être : méditation de pleine conscience, sophrologie, pensée positive, PNL, analyse transactionnelle, coaching. Ces pratiques partagent une même colonne vertébrale : renforcer le moi, rêver grand, libérer son potentiel, optimiser sa réussite et sa performance. Les auteurs leur reprochent d’évacuer la part tragique de l’existence. Le manque et la souffrance deviennent le signe d’un mauvais mindset qu’il appartiendrait à chacun de corriger.
L’alcool et les drogues : des pratiques qui changent de nature
La consommation d’alcool pur baisse continûment dans le monde. Les pays producteurs de vin et de bière ont vu leur consommation chuter depuis les années 1960, tandis que celle des alcools forts a battu des records dans les années 2010. L’alcoolisme reste pourtant responsable de 40 000 à 50 000 décès par an en France. Le binge drinking, apparu massivement dans les années 2000, s’est diffusé chez les jeunes, et pour la première fois chez les jeunes femmes, au point d’alerter les pouvoirs publics. Le gaz hilarant relève du même registre.
Les drogues se banalisent. En trente ans, l’opinion est passée de plus de deux tiers d’opposants à plus de deux tiers de partisans de la légalisation du cannabis. La part des 18-64 ans l’ayant expérimenté est passée de 12,7 % en 1992 à 50,4 % en 2023. La cocaïne, autrefois cantonnée au monde de la nuit et du spectacle, est devenue la deuxième drogue la plus expérimentée : de 5,6 % des 18-64 ans en 2017 à 9,3 % en 2022. Son usage dans l’année a été multiplié par neuf depuis 1992. La MDMA, drogue des années 1990, a connu un regain dans les années 2010 : 8,2 % des 18-64 ans l’avaient expérimentée en 2022.
La vie sociale et politique
La dissolution de la verticalité se lit enfin dans des faits qui défraient la chronique : refus d’obtempérer, agressions de médecins, d’enseignants ou d’élus locaux. Ces figures jouissaient autrefois d’une forme d’immunité. Dans l’entreprise, nombre de collaborateurs refusent désormais un poste d’encadrement, alors que gravir les échelons était l’ambition par excellence sous l’ancien régime. Le vocabulaire de l’insécurité diffuse s’impose aussi : safe spaces, réunions en non-mixité, trigger warnings, micro-agressions. La presse traditionnelle voit son public vieillir, tandis que les jeunes s’informent sur des réseaux sociaux où aucune instance ne régule plus le débat.
Ce que ces manifestations nous apprennent, et ce qu’elles peuvent changer dans notre pratique
L’intérêt de cet inventaire est sa cohérence : derrière la crémation, le tatouage, le PACS, le running ou le ghosting, c’est la même logique d’autodétermination qui opère. Pour les dirigeants que nous accompagnons, en particulier dans le marketing, le digital et les médias, trois enseignements s’imposent.
Ces secteurs sont au cœur du mouvement. Le client roi, la customisation, le selfie, les communautés affinitaires et l’économie de l’attention ne sont pas seulement des tendances de marché. Ce sont des moteurs du nouveau régime psychique. C’est une question de positionnement et de responsabilité à poser franchement en comité de direction : que nourrissons-nous, et que voulons-nous nourrir ?
Le rapport au travail a changé de statut. Quand trois Français sur quatre ne placent plus le travail au centre de leur vie, le projet d’entreprise ne peut plus présupposer l’engagement. Il doit le susciter, par le sens, la qualité du collectif et la place laissée à l’autonomie. La perte de la cravate n’est pas un détail vestimentaire. C’est le signe que les codes hérités ne suffisent plus à faire tenir une organisation.
Les rituels manquent, y compris dans l’entreprise. La carence rituelle face à la mort a son équivalent dans la vie professionnelle : arrivées, départs, réussites, échecs, transmissions passent souvent sans être marqués. Les auteurs montrent ce que coûte l’absence de rituel. Une PME peut, à son échelle, recréer ces moments symboliques qui relient les individus au collectif.
Un avertissement pour notre propre métier. Le livre range le coaching parmi les pratiques qui peuvent alimenter la tyrannie de la performance. C’est une critique utile. Elle invite à un accompagnement qui ne promet pas que tout problème a une solution individuelle, et qui sait aussi aider un dirigeant à accepter la limite et le renoncement.


